Voir, entendre et goûter le quotidien

La demeure de Dieu serait-elle faite de tout ce qui compose notre quotidien? C’est bien là pourtant que les membres des Maisons Mon Roc habitent.

En 1979, Jacky Stinckens1, un prêtre belge revient d’Haïti, où il était en mission, afin de poursuivre des études universitaires à Québec. Les propos qu’il entend tout autour de lui révèlent déception et amertume envers la religion catholique, sinon une allergie collective. De telles réactions sont loin de l’indifférence. Pour lui, une grande soif spirituelle s’exprime ainsi. C’est un « signe des temps » qui l’interpelle, car l’Esprit parle par « les insatisfactions profondes du peuple ».

Le besoin qu’il décode, et qui est fondamental pour tout humain, c’est de trouver du sens à sa vie, « le sens du petit quotidien », selon son expression. Car il a la conviction que ce quotidien, la « chair » selon saint Jean, est la « demeure de Dieu » (Jn 1, 14). C’est le sens profond de l’incarnation de Dieu dans notre monde. Alors, au fil des échanges avec des amis, émerge l’idée de vivre en petite communauté pour apprendre ensemble à écouter « la petite vie », car, dit-il, comme le chante Robert Lebel : « Vous qui cherchez Dieu, vous le trouverez au milieu du jour et du quotidien. » Une première maison est achetée à Sainte-Foy en 1982, puis une deuxième en 1986 à Saint-Antoine de Tilly où vit présentement un noyau de cinq personnes entourées d’une communauté élargie qui ne fait pas vie commune avec elles, mais qui participe régulièrement aux rencontres.

Alors, « de sommeil en éveil », comme dit la parabole (Mc 4, 27), « les habitants de la Maison découvrent que la vie de tous les jours est bâtie sur un roc intérieur », poursuit mon interlocuteur. D’où le nom de « Maisons Mon Roc » qui renvoie au roc intérieur qui prend un nom différent pour chacun. Les diverses rencontres communautaires élargies, les fêtes comme Pâques et Noël, et la démarche de base appelée « Le sentier de Dieu » aident les membres à constater, d’une part, qu’ils sont déconnectés de la vie, sortis d’eux-mêmes et, d’autre part, à reprendre un chemin de vie, en retrouvant leur roc intérieur. Et cela passe par les sens. « Voir, entendre, goûter les choses nous ramène à ce lieu en nous qu’on cherche tant à fuir », dit-il. « Chemin faisant », ensemble, comme les disciples d’Emmaüs (Lc 24, 13-35), se développe cette attention au quotidien ordinaire, aux événements, qui devient « enseignement, prière, fraction du pain et amour fraternel » (Ac 2, 42).

Précisant cette approche « sentier », qui fait d’ailleurs l’objet de sa thèse de doctorat, M. Stinckens caractérise ainsi cette pédagogie : « « Le sentier de Dieu ». L’expression dit bien que ce n’est pas un chemin asphalté, ni une autoroute à destination directe et rapide. De plus, ce n’est pas le sentier que l’homme se taille pour trouver Dieu, mais le défrichage fait par Dieu lui-même pour rejoindre l’homme à travers les épaisses broussailles de son savoir compliqué. » Ça ressemble aux sentiers de foi que cherche ce journal.

Plusieurs tentatives pour créer des liens avec l’institution ecclésiale n’ont pas donné de grands résultats, sinon avec deux diocèses éloignés pour des formations à son personnel pastoral. « Comme si nous étions dans un no man’s land entre hérésie et apologie. » L’Église ne serait-elle pas l’être ensemble quotidien des humains, comme disait Congar? Mais leur communauté ne s’est donné aucune mission particulière. Ils sont heureux de faire communauté, mettant en commun leur marche vers l’intériorité et leurs simples quotidiens. Ils sont heureux de partager leur démarche pédagogique. Pour M. Stinckens, la formation et l’accompagnement spirituel répondent au premier besoin de nos contemporains qui est un besoin de sens. Ce qui va au-delà de ce que les thérapies peuvent apporter. Les membres et amis qui font la démarche en témoignent dans leur entourage.

Ce qu’on appelle aujourd’hui la sécularité ou, jadis, le séculier, par opposition au sacré, serait-il à ce point gorgé de la présence de Dieu qu’il faille lui porter une grande attention? Se pourrait-il qu’à bien regarder et tendre l’oreille, qu’à se poser honnêtement les bonnes questions ensemble, on en arrive à retrouver Dieu marchant avec nous discrètement? Il y trace une multitude infinie de sentiers de foi. « L’Esprit ne nous conduit-il pas à la vérité tout entière? », fait remarquer M. Stinckens. C’est la question que la communauté poserait à l’Église comme au monde : « Quelle importance accordez-vous au quotidien? »

1. D'origine flamande, Jacky Stinckens est prêtre de l'Institut Voluntas Dei. Il fonde en 1980 une communauté de base, Maisons Mon Roc, dont le but est d'aider toute personne à découvrir son roc intérieur et à bâtir toute sa vie sur ce roc. Il anime aussi des sessions et des retraites.

Pour toute information, joignez le 418 886-2455.

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