Vivre l’Évangile avec les autres

Loin du modèle unilatéral des fonctionnaires de Dieu, l’Entraide missionnaire incarne le courage de vivre l’Évangile, entre l’angoisse et l’action.

Avec grande joie, Sentiersdefoi.info souligne ici le cinquantième anniversaire de l’Entraide missionnaire (EMI). Les défis sociaux comme ecclésiaux que relève cet organisme, comme ses méthodes d’intervention et ses manières de faire théologie, en font un exemple particulièrement riche de pratiques novatrices.

L’EMI s’est rapidement distinguée d’un modèle missionnaire unilatéral où il s’agit de convertir l’autre à sa foi, où inculturer, c’est s’insérer dans le monde de l’autre pour l’amener à notre idéal et où, encore aujourd’hui, la grande question serait celle de l’identité chrétienne. Un modèle soutenu par une ecclésiologique narcissique. La religion est alors un en-soi. Le monde n’a pas d’importance et l’autre n’a de sens que dans la mesure où il accepte de se conformer. Autant de relents de colonialisme que d’esprit de chrétienté. L’autre, c’est le barbare qu’il faut civiliser; le laïc est l’ignorant que le clerc (celui qui sait) doit instruire.

Tout au long des cinq dernières décennies, les échanges constants et parfois tumultueux des membres de l’EMI l’ont portée dans une perspective opposée. Le monde existe et son organisation opprime de façon inadmissible. Il ne s’agit pas de le fuir, mais de le changer. Le salut est aussi libération. Charité ne peut s’arrimer qu’avec justice. D’où l’adhésion indéfectible à l’option préférentielle pour les pauvres et le refus des rapports inégalitaires. Dans cette perspective, il va de soi que l’autre a une figure particulière : que ce soit celle des femmes aux prises avec les avatars du patriarcat ou encore celle des populations victimes du néo-colonialisme et de la guerre.

L’autre n’est pas un objet à récupérer. Il est sujet de son expérience et de sa parole. On privilégiera le dialogue, l’accompagnement et la collaboration comme modes de la relation.

Autant d’attitudes démocratiques qu’on ne peut que promouvoir dans toutes les sociétés auxquelles on participe. La terre de mission, celle qui se libère par l’Évangile, n’est pas qu’au loin, elle est ici même dans notre pays. C’est aussi le terreau ecclésial lui-même où trop souvent l’appareil impose son joug sourd aux cris de ses membres. Seule sa parole est légitime. Comme si la Parole s’épuisait dans la hiérarchie et qu’il n’y avait pas de sensus ecclesium.

À cet égard, on ne peut qu’apprécier la constance avec laquelle l’EMI, malgré des pressions d’en haut et au risque de perdre des membres, a su assurer sa propre autonomie. Douce victoire pour cet organisme majoritairement composé de communautés religieuses de femmes. On se souviendra que c’est une constante de l’histoire de la fondation des communautés religieuses de femmes. La fondatrice voit large et aspire à donner de l’espace pour le service de ses filles, pour ensuite se faire harnacher, quand ce n’est pas cloîtrer, par le système.

Cette autonomie lui permettra de s’allier avec les groupes de diverses confessions, voire civiques, qui partagent ses problématiques et ses objectifs.

Car la manière de faire théologie, à l’EMI, part de la souffrance, ou de l’angoisse, suscitée par les situations intenables imposées à des êtres humains et elle ne peut que déboucher sur des actions qui dénoncent et ouvrent sur le changement. C’est dans cette tension que s’approfondit le sens de la Bonne Nouvelle de Jésus le Christ.

Il y a quelque chose de réconfortant, et en même temps de provocant, dans cette manière de faire théologie ou de réaliser la mission. On est loin de la figure du fonctionnaire de Dieu dont l’axis mundi reste souvent l’écrit réglementaire. Il ne s’agit pas seulement de gérer le cadastre. On retrouve une proposition d’un Évangile incarné : la sensibilité à la souffrance de l’autre, la confiance en l’autre, l’ouverture à l’histoire d’un monde à faire, mais aussi d’un monde qui se fait. Non pas à partir de plans tout décidés d’avance, mais dans le surgir du vivre-ensemble… comme sur un sentier.

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