Une mélodie silencieuse

Marcher dans la foi sur les pas d’Abraham, encore aujourd’hui, fait porter des fruits étonnants à contre-courant de l’esprit dominant de notre monde.

Décider d’adopter un bébé sévèrement handicapé et abandonné à l’hôpital, appelons ça le syndrome d’Abraham et de Sarah : ne pas savoir vraiment dans quoi on s’engage, mais se lancer quand-même dans l’aventure, en en faisant une affaire de cœur. L’auteur de la Lettre aux Hébreux pense que c’est là l’essentiel de la foi : « Par la foi, Abraham partit, ne sachant où il allait. » (11, 8)

Adopter un enfant atteint d’autant de handicaps, n’est-ce pas « folie aux yeux du monde »? Trente ans plus tard, la folie dure toujours, et contre toute attente, Pierre-Yves est devenu un jeune homme épanoui qui a acquis une autonomie limitée, mais quand même remarquable.

Les autres jeunes qui sont accueillis à Claire de lune s’en tirent moins bien. Leur corps est souvent déformé ou ravagé par la maladie. Ils sont parfois sourds ou aveugles, atteints de déficits cognitifs profonds ou de traits autistes plus ou moins prononcés. Plusieurs ne sortent du silence où ils sont emmurés que par des cris qui expriment leurs émotions les plus vives, que ce soit la joie ou la frustration.

Les accueillir nous plonge dans un mystère, en même temps que s’amorce entre eux et nous une histoire d’amour et de service, dans la foulée des Arches de Jean Vanier, même si, entre nous, la référence à l’Évangile demeure discrète. Nous avons chacun nos handicaps plus ou moins apparents, et nous tentons de nous soutenir mutuellement.

Récemment, nous avons accueilli deux jeunes musulmanes au foulard qui veulent s’intégrer à la culture d’ici, parfaire leur français, gagner quelques sous et contribuer à notre mission. Soutenir la vie fragile qui essaie de s’épanouir, nous croyons que c’est la requête de fond de l’Évangile.

Notre folie en inspire d’autres, notamment quelques entrepreneurs, en pleine dissonance avec la recherche de profit. « Je vais refaire le toit, mais je ne vous chargerai pas mon temps. » Un autre nous confie : « X (un homme d’affaires très prospère) m’a dit que, quand on réussit, on a des responsabilités. Il m’envoie pour être votre ange gardien. » Et de fait, cet homme nous rendra par la suite de précieux services. Un troisième nous fait discrètement des dons importants pour nous aider à franchir des caps difficiles. Trois exemples de dissonance par rapport à la logique mercantile, pour laquelle les dons soi-disant philanthropiques visent souvent à acheter de la visibilité. Pas sûr qu’on soit toujours en présence d’une démarche croyante, mais ces personnes ont entendu à leur façon l’injonction de Jésus : « Vous avez reçu gratuitement, donnez gratuitement. » (Mt 10, 8)

Je repense à la décision d’Hélène et de Jean-Pierre, prise il y a trente ans, et à leur dévouement sans faille depuis lors. Je pense aux vingt-deux ans de la maison de répit et à l’engagement des aidantes rémunérées et des multiples bénévoles, aux entrepreneurs, aux donateurs, à nos partenaires financiers et à leur complicité (de temps en temps, quand je présente une demande, un fiduciaire me dit : « N’écris pas ça, ça ne passera pas. »)

Autant de réflexes qui pointent en direction de la belle contradiction du Psaume 19 : « Dieu, le ciel raconte son importance, mais il n’y a rien à entendre, pas un mot. » Ce qui n’empêche pas le psalmiste d’ajouter : « Une mélodie s’inscrit sur le monde, un langage pour toute la terre. » (La Bible Nouvelle Traduction)

La Maison de répit Claire de lune et tout ce qu’elle suscite de générosité et de complicité : quelques notes précieuses de cette « mélodie silencieuse qui s’inscrit sur le monde ». Mélodie de la foi feutrée, mais bien vivante, langage du cœur.

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