Une maison de résurrection

Une maison ordinaire, en plein quartier populaire, est devenue une famille accueillante et nourrissante pour les personnes exclues et isolées. Voici la Maison Orléans.

Marchant sur l’avenue d’Orléans à Montréal, en plein quartier résidentiel dans Hochelaga-Maisonneuve, j’arrive au numéro 2166. Rien ne distingue cette maison de trois étages des autres alentour. Sous la sonnette, un petit collant indique « Maison Orléans ». Je sonne et entre, car la porte n’est pas barrée. On arrive entre deux étages. Sur la gauche, un escalier mène au sous-sol. Une affiche indique le vestiaire. Au pied de l’escalier, une chaleureuse petite chapelle à droite et une salle d’activités à gauche. On a l’impression d’entrer chez soi. « C’est voulu ainsi, on n’a pas transformé la maison qui garde son cachet familial », me dira Roger Malenfant, le responsable que je viens rencontrer.

Une communauté de périphérie

« Dans tous les milieux où nous sommes insérées, nous maintenons une présence gratuite à la famille et aux groupes de familles ouvrières et pauvres, en collaboration avec des organismes existants, en veillant à ne pas oublier les services professionnels offerts de la région. » (Site Internet de la communauté)

Les Petites Sœurs de l’Assomption occupent cette maison depuis les années 1970. Jusqu’à huit religieuses y ont résidé; il en reste deux sur place. Le projet Maison Orléans existe depuis 15 ans. Progressivement, elles ont laissé l’espace à des laïcs et, depuis décembre 2015, une corporation, « Maison Orléans SFEP » (Services familiaux Étienne Pernet), gère la maison. Fondée en France, en 1865, par Étienne Pernet et Antoinette Fage, cette communauté, que l’on trouve aujourd’hui dans 22 pays, se voulait présente aux pauvres et aux petits. Monsieur Malenfant précise : « Avec des laïcs, les sœurs allaient dans les familles, afin de développer l’entraide et la fraternité, de panser ensemble les blessures, de relancer la croissance personnelle et l’intégration en société. Une communauté de “campagne”, de “périphérie”, à la spiritualité bien ancrée dans le quotidien et à l’esprit libre. Les sœurs se tiennent debout avec les exclus et prennent la parole avec ceux et celles qui ne sont pas entendus. La communauté a aussi participé à la mise sur pied de services communautaires dans le quartier, comme le comptoir familial, le bien connu Chic Resto Pop, la cuisine collective et le regroupement pour les aînés… Comme plusieurs ne se retrouvent plus en Église, des groupes d’accompagnement spirituel et de partage ont été formés pour répondre aux besoins de sens, d’approfondissement et de célébration de sa foi. Mais il n’y a pas de culte sur place, cela relève de la paroisse. »

Le cœur à l’espoir

Plusieurs groupes incarnent sur place les objectifs de la communauté et de la Maison Orléans. Le groupe « Le cœur à l’espoir » rassemble des personnes de tout âge (30 à 80 ans) en quête d’une famille humaine, de liens fraternels, en quête d’une oreille attentive, de relèvement, de guérison, de sens à sa vie. « Lorsque la personne est trop mal en point, on la guide vers un accompagnement professionnel », précise mon interlocuteur. Il ajoute : « Pour certains, pleurer est la seule façon de s’exprimer et parfois ça dure longtemps, mais avec les premières larmes viennent les premiers mots. J’ai vu des résurrections ici, des remises debout qui ont conduit des personnes isolées et meurtries à s’engager dans la société. Partager en vérité, être vrai, c’est se permettre de vivre. En venant ici, les gens sont libres de recevoir et de donner comme ils le décident. » C’est que la liberté est un élément essentiel de la spiritualité des Petites Sœurs de l’Assomption. Cette expérience de partage et d’entraide est tellement marquante qu’un groupe formé d’anciens de la Maison a pris le nom « Ami-cal », ce qui signifie « quand un ami cale, on est là ».

Groupe pour prisonniers

Voici qu’un jour, une aumônière de prison, Jacinthe Quevillon, leur fait une demande pour accueillir et accompagner des prisonniers dont les peines sont lourdes afin de les préparer à se retrouver en société. Naît alors un groupe de partage formé d’une dizaine d’hommes et de bénévoles d’un peu partout à Montréal. Depuis 2 ans, ils se rencontrent une fois par mois, le soir, et discutent de différents sujets : le pardon, la liberté, la vie en société, leur enfance, ce qui les a blessés, retisser des liens humains. Leur gratitude s’exprime par des travaux d’entretien sur la maison. D’ailleurs, l’aspect familial et ordinaire de la maison est marquant pour ces hommes qui ont passé de très nombreuses années dans des cellules étroites et de longs corridors froids. Monsieur Malenfant rapporte le commentaire de l’un d’entre eux qui affirmait, les yeux plein d’eau : « Ça faisait 20 ans que je n’avais pas mis les pieds dans des pantoufles en Phantex et dans un salon. » Une fois sortis de prison, les gars s’insèrent dans un groupe de la maison comme dans une famille, car nombreux sont ceux qui n’ont plus de famille…

Croissance de la foi

« Croissance dans la foi » est un groupe de partage qui s’interroge sur la manière de vivre l’Évangile au quotidien. Monsieur Malenfant présente ainsi leur pédagogie : « On part du quotidien, de la vie, et non de la liturgie, car la foi est une expérience à vivre. Le “pain quotidien”, c’est notre vie au jour le jour, la main tendue, l’oreille à l’écoute, le vécu de l’autre. Cela nous fait voir un autre visage de l’Église et sentir le souffle de renouveau qui l’anime au ras du sol. » Dans le même esprit de partage et d’approfondissement de la foi, un autre groupe, « Au cœur de la maison commune », rassemble des laïcs, des religieux et religieuses, des prêtres pour réfléchir à des enjeux sociaux comme la pauvreté et la dignité des pauvres, le vieillissement et la jeunesse (rencontre intergénérationnelle), l’éducation, le dialogue comme moyen de croissance.

Fêter la résurrection

Bien sûr, les grandes fêtes que sont Noël et Pâques sont célébrées de façon originale. Ainsi, la dernière fête pascale s’est tenue au sous-sol de l’église locale, sous le thème « De nos faiblesses notre force ». Un gros arbre, bien vivant, a servi de symbole pour exprimer la résurrection et la croissance. Monsieur Malenfant est encore habité par la lumière de cette fête et en parle avec enthousiasme. Il raconte : « On s’est demandé ce qui constituait nos racines, notre tronc, la sève qui apporte vie, guérison et relèvement, nos branches tournées vers le ciel et les fruits que l’on porte. Par la foi, nous sommes déjà ressuscités, aujourd’hui, dans la foulée de la résurrection du Christ. Alors, on va aider les autres à ressusciter, à revenir à la vie, à se libérer de toutes les formes de dépendance. » Une vraie « maison de résurrection », cette maison ordinaire.

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