Une longue route intérieure vers des terres inconnues

Dans son film Le Dernier Continent, sorti en salle en décembre dernier, non seulement Jean Lemire nous emmène-t-il à bord du Sedna IV vers la péninsule antarctique mais nous conduit-il aussi sur les rives de notre propre intériorité.

« Nous avions accepté de naviguer sur les mers les plus hostiles de la planète pour atteindre le dernier continent vierge de la Terre : l’Antarctique1. » Telle est la mission que s’étaient donnée Jean Lemire, biologiste et cinéaste, et son équipe de jeunes scientifiques en embarquant sur le voilier océanique Sedna IV. Une mission unique qui représentait « une incroyable épopée humaine, certainement l’une des plus grandes expéditions des temps modernes ». En effet, « pas moins de 430 jours d’enfermement et de navigation extrême, entre 2005 et 2006, auront été nécessaires à cette mission pour documenter l’effet des changements climatiques sur la péninsule antarctique2 ».

Quelques mois après le retour du Sedna IV au Québec, sortait en salle, le 21 décembre dernier, le film Le Dernier Continent3 de Jean Lemire, chef de mission, mais aussi réalisateur et producteur, nous dévoilant les magnifiques images de cette terra incognita et les aléas quotidiens des membres de cette expédition à la fois exaltante et terrifiante. On sait l’intérêt médiatique qu’a suscité ce périple audacieux, dont peu d’expéditeurs avant eux sont revenus sains et saufs. Des milliers de téléspectateurs et d’élèves des écoles du Québec et d’ailleurs ont suivi en direct, et avec assiduité, les péripéties de cette « déesse des mers » que fut le Sedna IV par l’intermédiaire de son site Web, partageant les angoisses, les défis, les enthousiasmes et les questions de ces aventuriers qui ont voulu rendre compte des conséquences des changements climatiques sur le mystérieux continent.

L’expérience hors du commun de Jean Lemire et de son équipage fascine encore. Elle interroge, elle touche et émeut, elle fait appel à ce qu’il y a de meilleur en nous. Aurions-nous pu partager un tel destin? Aurions-nous su relever un tel défi? Aurions-nous pu épouser une cause avec autant de détermination? Sans nul doute y a-t-il quelque chose de christique dans la quête actuelle et profonde du capitaine du Sedna : s’engager à défendre une cause planétaire avec une détermination exemplaire; partir dans une mission casse-cou avec tous les risques qu’elle comporte; aller au bout de soi, jusqu’à risquer sa vie dans ce désert de glace au nom de certaines valeurs humaines et écologiques; remettre en question ses propres certitudes et sécurités et avancer avec confiance…

Il suffit de lire quelques extraits du récit de voyage que fait Jean Lemire dans le livre Mission Antarctique, paru l’automne dernier, pour saisir que ce seul et unique « voyage » comportait en fait « deux destinations » : « Cette visite inattendue dans les sombres couloirs de l’âme n’était en rien planifié. J’ai rapidement compris qu’un périple vers les extrêmes dissimule souvent son réel défi. Dans des conditions d’isolement complet, […] la fuite n’est plus une option. Le regard que l’on porte sur soi, confiné devant sa propre solitude, devient alors inéluctable. Le questionnement sur ce que nous sommes s’impose alors et il influe obligatoirement sur ce que nous voulons devenir4. » Bref, par son témoignage, non seulement Jean Lemire nous emmène-t-il vers la péninsule antarctique, mais nous conduit-il aussi sur les rives de notre propre intériorité.

Peut-être, seuls les prophètes d’aujourd’hui peuvent-ils avoir des propos aussi spirituels et signifiants en faisant état de leur expérience de voyage bien concrète : « Aveuglés par nos mondes fabriqués de toutes pièces, nous croyons tout contrôler, tout diriger. Et pourtant, quand la nature se dresse et qu’elle impose, nous ne sommes rien. Quand vous acceptez de fouler les sentiers de votre propre solitude, vous vous rendez compte que le véritable voyage n’est peut-être pas celui dont vous aviez rêvé…5 » Oser parler de solitude et de silence dans un film qui sera vu sur tous les grands écrans ou dans un récit publié à grand tirage demande du courage, celui des explorateurs qui sont ancrés en eux-mêmes et qui se donnent en entier à leur mission de vie. Celui des éclaireurs aussi peut-être.

En visionnant ce film essentiel qui nous poigne aux entrailles, on comprend avec le cœur ce qu’exige la liberté d’aller au bout de ce que l’on porte : « Il faut parfois dévier de notre parcours, quitter le confort de nos vies, pour comprendre que beaucoup de ce que l’on est, et de ce que l’on a, n’est que subterfuge par rapport à l’essentiel. L’échappatoire ainsi imposée à l’artifice de nos vies s’offre en sentiers nouveaux, que nous sommes libres d’explorer6. » À voir et à méditer.

1. LEMIRE, Jean, Mission Antarctique, p. 27 ou dossier de presse du film.

2. Id., Ibid., quatrième de couverture.

3. Film de Jean Lemire, 2007, 105 min. Glacialis production. Site Web : www.lederniercontinentlefilm.com

4. Id., Ibid., p. 27 ou dossier de presse.

5. Id., Ibid., p. 28 ou dossier de presse.

6. Id., Ibid., p. 28 ou dossier de presse.

Notes

On peut aussi consulter le livre présentant le récit de la mission et de superbes photos de l’Antarctique : LEMIRE, Jean, Mission Antarctique, Montréal, Les éditions La Presse, 2007.

À l’occasion de l’Année internationale polaire (2007-2008), on pourra aussi surveiller la présentation de deux séries télévisuelles intitulées Les aventures du Sedna IV en Antarctique, réalisées aussi par Jean Lemire et produites par Glacialis production. À suivre.

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