Une communion malgré l’absence de communion

Devant l’impossibilité d’assurer la présence de prêtres dans toutes les paroisses, faut-il assurer l’Eucharistie à tout prix, quitte à déplacer les communautés vers d’autres églises ou lieux de rassemblement, ou privilégier les ADACE?

La pratique des Assemblées dominicales en attente de célébration eucharistique n’est pas encore très répandue dans l’Église du Québec. Même s’il existe un Rituel officiel, publié par la Conférence des évêques catholiques du Canada depuis 1995, les positions des divers diocèses varient quant à l’ouverture à une telle pratique. Alors qu’en certains endroits on forme des personnes pour les habiliter à animer de tels rassemblements, ailleurs on fera tout ce qu’on peut pour que puisse être respecté le « précepte dominical » de participation à l’Eucharistie. Tentons de dégager quelques enjeux théologiques et pastoraux liés à la mise en place et aux modalités d’animation de telles célébrations.

Maintenant qu’il est devenu clair que, même dans les plus gros diocèses, il est désormais impossible d’assurer la messe dans toutes les paroisses tous les dimanches, diverses options doivent donc être prises. Là où l’on opte pour « l’Eucharistie à tout prix », il faut alors inviter les gens à se déplacer vers l’église de la communauté voisine, quitte à avoir le sentiment qu’on n’est plus chez nous. La question se pose donc ainsi : est-il préférable que des individus se rendent là où il y a un prêtre pour pouvoir participer, hors communauté, à l’Eucharistie, ou plutôt de se rassembler, comme communauté, selon une forme de célébration qui n’inclura pas la célébration eucharistique?

Il semble bien que ce soit l’option retenue à Sainte-Luce. Quand Yvonne Chrétien dit : « Je suis attentive aux personnes dans les rencontres en dehors des célébrations. Je me fais proche », elle exprime là une sensibilité à la communion au sens premier du terme, la seule en fait dont parlent les Écritures : la communion au Christ qui nous fait reconnaître frères et sœurs les uns des autres et nous invite à la communion fraternelle. Ce qu’on nourrit ainsi, dans ce petit village aux portes de la Gaspésie, c’est le lien entre le rassemblement liturgique et la vie quotidienne des membres de la communauté. Quand on y pense, l’Eucharistie existe pour la communauté : « Humblement, nous te demandons qu’en ayant part au corps et au sang du Christ, nous soyons rassemblés par l’Esprit Saint en un seul corps. » Telle est la grande demande formulée à Dieu par la communauté qui célèbre l’Eucharistie. N’est-il pas alors absurde d’encourager une pratique qui, sous prétexte de donner accès au Corps eucharistique du Christ, entraîne la dislocation de son Corps ecclésial, la communauté chrétienne?

L’ADACE constitue donc une option pastorale qui affirme que, quelles que soient les ressources presbytérales disponibles, le Christ convoque toujours, le Premier jour, la communauté à célébrer la Résurrection. L’Église croit que le Christ est réellement présent « quand deux ou trois sont réunis en son nom ». L’Église croit aussi que le Christ-Verbe se rend réellement présent chaque fois qu’on proclame la Parole en assemblée.

Bien sûr, on dit de cette célébration qu’elle est « en attente de célébration eucharistique ». Cette appellation sous-entend que l’on reconnaît que le rassemblement plénier des chrétiens, c’est l’Eucharistie et que la situation vécue en est une d’attente; notez que l’accent n’est pas mis sur « l’absence de prêtre », mais bien sur l’attente d’Eucharistie. Il y a donc reconnaissance d’un manque. Or, justement, ne serait-il pas pertinent que l’aménagement liturgique de cette célébration assume ce manque et cette attente? Il me semble qu’il serait fort opportun d’oser une pratique liturgique qui fasse ressentir le vide, l’attente, et qui aiguise ainsi le désir. J’ai un frère missionnaire qui a longtemps été responsable de 23 communautés qu’il ne pouvait visiter qu’en bateau, 2 à 3 fois par année. Pensez-vous qu’il consacrait des hosties pour les 49 dimanches où il était absent? Chaque semaine, la communauté se réunit autour du Christ-Verbe et, quand le prêtre passe, la différence est clairement ressentie. On se fait fête de communier au Corps eucharistique. Cela signifie-t-il qu’il n’y a pas communion les autres dimanches? Certes non! Il y a au contraire une communion tout à fait fondamentale : la communion au Christ dans sa Parole et, tout aussi réelle, la communion au Christ dans le frère et dans la sœur.

Quand notre animatrice de Sainte-Luce-sur-Mer se dit que « les gens ne comprendraient pas », ne se fait-elle pas, malgré toute sa bonne volonté, l’écho d’une Église qui a de la difficulté à assumer que, désormais, le Québec est aussi une terre de mission? Il me semble que de ressentir la privation de l’Eucharistie, par une décision de ne pas distribuer la communion lors d’une ADACE, n’aurait à moyen et long terme que des effets positifs : on banaliserait beaucoup moins la communion eucharistique, on intensifierait la qualité de la communion fraternelle, on (re)découvrirait les Écritures comme lieu de contact intime avec le Christ, et on passerait même peut-être à une situation d’Église où le manque ressenti stimulerait les vocations presbytérales. Dans cette optique, le fait de décider d’utiliser ou non le siège de présidence n’a bien sûr rien à voir avec le fait que ce soit une femme qui préside la célébration : le siège vide ne marque-t-il pas d’une symbolique forte le manque, qui rend impossible la célébration eucharistique, ce qui n’empêche pas, au contraire, la communauté d’être rassemblée autour du Christ?

De la communion à la communion… la communion eucharistique à tout prix, ou une pratique liturgique qui suscite d’autres formes de communion?

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