Un grand silence dans la salle

Le film Le Grand silence parle de séduction. Mais pas n’importe laquelle : celle de Dieu et du silence. Et véritablement, nous nous laissons charmer par cette vie recluse des moines de la Grande Chartreuse.

Sans effets spéciaux, sans coups de théâtre, sans trame sonore tonitruante, sans intrigue, sans dialogues, ce film a tout pour faire fuir les foules. Au contraire, il suscite un engouement qui étonne. Ce n’est pas non plus un film sans paroles du genre Baraka où la musique grandiose et les images du monde font office d’intrigue dramatique. Rien de cela. Que le silence, que la vie dépouillée des moines. Et ce rythme monotone de leur vie recluse…

Comment expliquer cet intérêt du public? « Un film à contre-courant des autres, aux images magnifiques, très contemplatif », me dit le commis à la billetterie du cinéma. On sait que le film a fait un malheur au cinéma Excentris de Montréal : salles combles, ajout de plusieurs représentations. Au début du film, quand les portes s’entrouvrent peu à peu sur les cellules des moines, et qu’on entre dans le mystère, on peut saisir pourquoi ce documentaire séduit, tout comme ces moines qui se sont laissé « séduire » à leur tour par Dieu et ont consacré leur vie à la prière et à la communion avec lui. « Tu m’as séduit, ô Seigneur, et je me suis laissé séduire. » (Jr 20, 7) Ce verset qui scande le film nous le rappelle; il nous fait pénétrer dans le rythme quotidien et dans cette histoire d’amour de la vie des moines, histoire d’amour que nous développons aussi avec eux.

Couronné meilleur documentaire 2006 par la European Film Academy, le film Le Grand Silence (Into Great Silence) de Philip Gröning nous propose un séjour inédit dans l’ermitage de la Grande Chartreuse, fondé par saint Bruno en 1024, dans les Alpes grenobloises. Pour tout bruit : que des craquements de planchers, des portes qui grincent et la douce prière des moines agrémentée quelquefois de chant grégorien. La clôture y est extrêmement rigoureuse. Mais ce qui frappe : la présence significative de plusieurs jeunes moines… et ce regard lumineux des plus vieux qui « sont de plus en plus heureux » avec l’âge et la sagesse, aux dires d’un des moines, aveugle…

Le réalisateur conçoit l’idée originale du film en 1984 et fait part alors de sa demande au monastère. L’ermitage, qui n’était pas prêt à cette aventure, lui propose de revenir dans 10 ou 12 ans. Patience… Quinze ans plus tard, Gröning reçoit un appel : le monastère peut l’accueillir. Seules conditions : pas de lumière artificielle, pas de commentaires, pas de musique. Tel que formulé au départ. Aussi cru et dépouillé que la vie des moines. Le concept original n’a rien perdu de son intérêt, aux yeux du réalisateur. Il se décide alors à vivre avec les moines pendant six mois, vivant dans sa petite cellule, dormant sur un lit de paille, et croquant 49 minutes d’images par jour maximum, le temps d’une cassette. Vingt et un ans après sa première idée, quelque 164 minutes de vie monacale (eh oui : 2 h 44!) sont portées à l’écran.

« Comment fait-on un film qui, en décrivant un monastère, devient un monastère lui-même? À ce jour, je ne sais toujours pas comment, mais je sais que c’est faisable. À un moment donné, le film a trouvé sa forme et est devenu un espace et non une narration », affirme Philip Gröning, sur le site du documentaire. Il a raison : le film est une expérience monastique où la vie réglée des moines impose son rythme, sa répétition, son sens. « Plus qu’un film, une invitation à la méditation et au silence », reprend la bande-annonce du film. Une réelle oasis dans nos temps de grands bruits et de grandes paroles. Et le public se laisse toucher, et peut-être déranger, par la beauté de ce silence et le charme de la lumière naturelle qui se déverse par les fenêtres du cloître jusque dans les cœurs des moines. Dans la salle même du cinéma, un grand silence s’installe… et tout un chacun sort, à la fin, sans dire un mot, habité par ce lieu.

Pour en savoir davantage sur le tournage et l’ermitage de la Grande Chartreuse, consulter le site www.legrandsilencelefilm.com.

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