Un engagement radical avec les pauvres

Jadis, suivre Jésus-Christ conduisait à la prêtrise ou à la vie religieuse. Laurette Lepage en est sortie pour continuer de suivre le Christ radicalement avec les exclus de la société.

Le très beau et très touchant cheminement de vie de Laurette Lepage m’incite à livrer quelques réflexions sur des réalités fondamentales d’une vie évangélique qui ont été comme accaparées par l’institution ecclésiale (diocèses, clergé, communautés religieuses) : la vocation, la mission, le sacerdoce, le don de soi, la vie de pauvreté, etc.

Récemment, la série Dieu et nous a rappelé la domination de la hiérarchie catholique au Québec ainsi que la culture institutionnelle qui s’y rattachait. On a ainsi confisqué à des personnes ou des groupes officiellement reconnus ce qui était alors et demeure toujours les caractéristiques et exigences de tous les baptisés : vivre l’Évangile dans le service des pauvres, se rassembler en communautés priantes et agissantes, présider à la vie de ces communautés rassemblées au nom de Jésus Christ.

Née dans ce Québec de chrétienté d’autrefois, et prenant au sérieux l’appel à un engagement plus total, madame Lepage entre tout naturellement dans une communauté religieuse. Puis, un jour, après le début de la Révolution tranquille et l’aggiornamento conciliaire, elle quitte son engagement formel, mais continue de vivre de Jésus Christ, pauvre et solidaire des plus pauvres. À cette époque comme maintenant, on n’est pas obligé de défroquer pour vivre à plein l’Évangile, en témoigne le quotidien de plusieurs religieuses engagées dans les rues de Montréal et d’ailleurs. Il est à se demander cependant si, parfois, la permanence dans une institution religieuse n’en a pas éloigné certains de la poursuite de l’idéal qui les a conduits, il y a plusieurs années, à vivre la sequella Christi, cette suite de Jésus qu’on approfondissait dans les noviciats.

Quand, une fois au Brésil, Laurette se frotte aux personnes les plus marginalisées, les plus pauvres, et rejoint de petits groupes d’espérance, elle vit à plein son engagement évangélique, qu’elle poursuivra une fois revenue à Québec. Selon ses propres dires, ce sont les pauvres qu’elle côtoyait qui l’ont aidée à sortir du deuil, à sortir d’elle-même et de son confort, et qui lui ont fait découvrir vraiment Celui que l’on dit vouloir suivre et dont le message demeure toujours pertinent, à moins qu’on l’ait trop édulcoré, ce qui peut arriver, n’est-ce pas!

À l’occasion, ici comme là-bas, madame Lepage participe à des rassemblements de baptisés réunis pour faire mémoire de Celui qui les fait vivre et les soutient dans leurs luttes pour la dignité et la justice. Devant le phénomène de ces petites communautés vivantes et engagées, mais presque clandestines, on peut regretter que ne soient reconnues que les seules paroisses traditionnelles qui, trop souvent, n’ont de communautés que le nom. Dans une de ses chroniques, Jean-Claude Turcotte, évêque de Montréal, a pourtant déjà fait une distinction entre pratique religieuse et pratique chrétienne. J’avais compris que la pratique religieuse se doit de déboucher sur un engagement quotidien pour la justice, et que cet engagement a besoin d’être nourri par des rassemblements communautaires célébrant le Vivant.

La vocation, la mission, le sacerdoce, le don de soi, la vie de pauvreté, etc., autant de mots et de réalités qui sont en train d’être libérées et rendues à toutes celles et tous ceux qui, en fidélité à leur baptême, acceptent l’appel qui leur est fait de vivre l’Évangile dans ce Québec qui le connaît peu, qui se mettent au service des humains de ce temps, prioritairement les plus pauvres, qui, avec d’autres, font mémoire de Celui qui les fait vivre.

À l’instar de Laurette, et selon des engagements divers qu’on doit constamment questionner quant à leur pertinence pour le monde de ce temps, toutes les personnes baptisées au nom de Jésus Christ, y compris les personnes religieuses, les ex, les hommes investis du sacerdoce ministériel comme ceux qui ont été « réduits à l’état laïque », sont appelées à s’impliquer sérieusement dans les luttes contre les « structures de péché » de notre société et en faveur de tout ce qui peut, aujourd’hui et maintenant, rendre notre monde un peu plus ressemblant au Royaume de paix et de justice promis et à venir, condition nécessaire pour pouvoir « rendre compte de notre espérance ».

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