Toi, l’enfant Jésus, tu es trop folklorique

Antoinette, une grand-maman philosophe, écrit une lettre à l’enfant Jésus pour lui faire part de sa vision d’un Noël plus humain. Une réflexion sur le véritable sens du désir et sur la lumière qu’apporte Noël.

Très cher enfant Jésus,

J’avoue qu’il m’apparaît un peu ridicule de t’écrire. Je m’adresse plus souvent à toi dans mes prières. Mais pourquoi ne pas t’écrire, au fait? On écrit bien au Père Noël… Tu sais que j’ai trois petits-enfants : Antoine, 18 mois, Juliette, 2 ans et Samuel, mon grand « ado », comme on dit. Je viens de lui parler au téléphone. Malgré son attitude un peu désabusée, il est très généreux. Je lui ai parlé un peu de Noël qui s’en vient, mais il ne m’a pas semblé beaucoup réagir. Pourtant, je me souviens que, quand j’avais son âge, j’étais encore excitée par Noël. Ce que j’aimais de l’Avent, quand on allait à la messe le dimanche, c’était d’admirer la crèche vide, sans enfant. J’attendais ta naissance avec hâte, mais je savourais ce désir. Un peu comme quand ma fille et mon fils ont attendu leurs enfants. Je laissais mon désir se nourrir des rêves et des espoirs que le monde pourrait être un peu différent, à cause d’un enfant. Cette espérance m’a redonné vie. J’ai compris que le désir véritable était plus grand que le seul désir de posséder, qu’il nourrissait notre goût d’être et de nous mettre en marche.

Aujourd’hui, je trouve que Noël s’est affadi. Toi, l’enfant Jésus, tu es rendu trop folklorique, à l’instar de nos messes de minuit. Ta naissance ne résonne plus avec celles des milliers d’enfants qui naissent pauvres chaque jour. Tu n’es là que pour remplir l’espace sous le sapin, c’est tout. Plus personne ne semble porter attention à toi ni aux autres, qu’ils soient d’ici ou d’ailleurs. Oui, il y a les repas en famille, mais prend-on vraiment le temps d’être bien ensemble? Autrefois, on laissait une place vide à table. Maintenant, nos désirs ne portent que sur ce qu’on peut avoir, à court terme. Ils sont vite satisfaits, mais pas comblés. Cultiver patiemment le désir de revoir les gens qu’on aime, ou même d’obtenir quelque chose, c’est gratifiant. Recevoir alors devient une véritable fête. On est rempli de gratitude et on apprend que tout ne nous est pas dû. Les montagnes de cadeaux étouffent, à mon avis, le véritable désir d’être, moteur de nos actions. Saint Augustin disait : « Le bonheur, c’est désirer ce que l’on a. » Moi, j’ajoute : « Le bonheur, c’est désirer ce que l’on est »!

À Noël, nous sommes plongés au cœur de la plus longue nuit de l’année et nous y décelons une faible lueur, toute réelle. Fêter Noël, c’est pour moi entretenir cette lumière, cet espoir que le monde puisse changer un peu. À ce propos, on dirait que même l’Église cède au folklore : elle n’interpelle plus au changement, à un monde renouvelé. Elle s’enferme, manque de prophétisme et ne chante que le petit enfant de cire sous le sapin artificiel. Qu’avons-nous à faire des pauvres bergers bien vivants? Célébrer la mémoire de ta naissance me redit qu’un seul enfant, tout humble qu’il soit, peut changer l’univers. Combien de parents ont eu leur vie transformé par leur poupon? Fêter Noël, pour moi, c’est aussi croire qu’avec les jours nouveaux qui s’allument, nos désirs – nos rêves – les plus profonds, en lien avec ceux de tous les humains, continueront de nous guider vers plus de vie, de justice et d’humanité. Vivre le désir, c’est accepter parfois de ne pas avoir de réponse tout de suite. Mais c’est savoir que l’entretenir pourra nous emmener à faire des pas de plus, à transformer notre petit monde peu à peu.

Samuel semble désirer beaucoup de la vie. Je lui souhaite de ne pas perdre de vue son désir d’un monde meilleur et de bouger en ce sens. Je mets mon espoir en lui. Et je cultive le désir qu’un jour l’enfant qu’il est encore devienne un homme juste, bon et rempli de promesses… pour le monde à venir.

Antoinette

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