Témoins d’un monde nouveau qui émerge

Les 150 numéros publiés en 11 ans par SDF représentent bien la richesse des initiatives prophétiques lancées par des disciples du Christ au Québec. En voici un aperçu.

Ce texte est issu de l’intervention de Mme Catherine Foisy pour l’atelier « Témoins d’un monde nouveau qui émerge » présenté par Sentiersdefoi.info dans le cadre du Forum théologie et libération, ayant eu lieu à Montréal, le vendredi 12 août 2016.

On m’a proposé un mandat qui s’est révélé un réel défi. Très loin de l’image moribonde ou monolithique dont on affuble trop souvent le christianisme québécois contemporain, le portrait des pratiques qui ont été exposées, décortiquées et réfléchies dans les pages du webzine Sentiersdefoi.info depuis 10 ans est des plus foisonnants. Autant les chemins empruntés par les chercheuses et chercheurs de sens que les initiatives mises en place par ces derniers révèlent des pratiques qui nécessiteraient de nombreux approfondissements, tant elles sont riches. C’est en cela que la demande de l’équipe de rédaction présente un défi de taille qui se décline autant d’un point de vue méthodologique – c’est­-à-dire comment s’y prendre pour dégager des convergences, des constantes, des transformations entre les pratiques recensées au cours de la dernière décennie? – que thématique : par quels moyens faire honneur à la diversité qui se traduit dans la lecture de ces pages sans procéder à une simple description? Et je dirais qu’il y a un troisième aspect à ce défi : à partir de la thématique de cet atelier, « Témoins d’un monde nouveau qui émerge », il me semble important, pour m’inscrire dans la fidélité avec le projet de ce webzine, de chercher une parole analytique pertinente.

Je tiens à préciser que je n’ai pas employé de grille d’analyse préalablement fixée par moi­-même ou en concertation avec l’équipe de rédaction, et que le portrait des pratiques que je vais esquisser vise d’abord et avant tout à exposer les principaux thèmes abordés, les convergences et les tensions concernant les types de questionnements qui animent le webzine et à identifier les transformations notables qu’il a connues et documentées durant ces 10 dernières années. En ce sens, cette lecture est marquée, voire conditionnée, par mon regard bien spécifique de femme, à la fois professeure au Département des sciences des religions, spécialiste du catholicisme québécois, croyante et militante, âgée de 36 ans. Autrement dit, je n’ai ni la prétention d’épuiser l’objet ni de proposer « la » lecture incontournable du webzine. De plus, vacances obligent, je ne peux être présente et je tiens à m’en excuser auprès de l’assemblée.

Partie I. Un survol des thématiques abordées

Avant d’entrer dans le vif du sujet des thèmes abordés, j’aimerais rappeler cette vision qui animait le comité de rédaction dès le tout premier numéro, car il me semble y avoir un projet et un parti pris : « Si nous nous lançons dans cette aventure, c’est parce que nous croyons qu’il n’y a pas de discours sur l’humain et sur la foi qui tiennent si nous ne sommes pas prêts à être pleinement solidaires des quêtes de sens de nos contemporains. […] En fait, nous lançons ce journal parce que nous constatons que les mutations socioreligieuses récentes, si elles nous ont apporté davantage de liberté, engendrent aussi de la solitude et de l’isolement. Nous sommes peut­-être autonomes, mais n’avons-­nous pas l’impression d’être souvent seuls avec nos questions, comme des travailleurs singuliers sur ces chantiers du sens à construire ou d’uniques responsables du débroussaillage nécessaire pour faire apparaître le sentier. […] Nous lançons ce journal aussi parce que nous comprenons que l’inscription dans une lignée croyante exige la réinterprétation et l’innovation et parce que nous reconnaissons qu’il existe, en marge des institutions, des initiatives qui poursuivent différentes quêtes, portées par des contextes, des lectures de société et des théologies autres. » (Michel-­M. Campbell, Ghislain Bédard et Jean­-Philippe Perreault, 2005, vol. 1 no 1) Le projet est clair : scruter l’horizon, au ras des pâquerettes, c’est-­à-­dire à partir des pratiques mises en place par divers acteurs et actrices du monde chrétien afin de discerner les voies/voix d’avenir, porteuses de sens pour les femmes et les hommes de ce temps. Le parti pris est celui de la solidarité, d’un éthos profondément marqué par l’attention aux personnes, à leur vécu, à leurs besoins, à leurs aspirations, à leurs difficultés, à leurs espérances, et ce, peu importe l’espace qu’elles occupent au sein d’une tradition ecclésiale ou en marge de celle-ci.

Il existe, depuis les débuts du webzine, cinq rubriques qui sont autant de facettes par lesquelles se déploient le projet comme le parti pris énoncés plus haut. La première, l’Itinéraire, permet d’entrer dans l’expérience et les pratiques d’un individu, d’un couple ou d’un groupe. La seconde, la rubrique Perspectives, donne l’occasion d’approfondir ce qui a été présenté en termes de pratiques ou d’expériences dans la section Itinéraire. La troisième, intitulée Intériorité, offre une occasion de faire appel aux sens, à la créativité, à la dimension proprement symbolique afin de faire ressentir un aspect ou l’autre des expériences et des pratiques mises en lumière précédemment. Les quatrième et cinquième, respectivement intitulées Actualités et Ressources, permettent de se mettre à jour relativement à des groupes et à des initiatives allant dans le sens du propos du webzine, mais aussi d’approfondir les connaissances relatives aux groupes, aux pratiques ou aux initiatives présentés dans chaque numéro. Ces rubriques traduisent également le projet du webzine, en opérationnalisant en quelque sorte la vision portée par ses artisans.

De manière cyclique reviennent plusieurs thèmes abordés tout au long de ces dix dernières années qui traduisent aussi souvent des tensions inscrites au sein même de toute démarche spirituelle s’incarnant dans une tradition comme le christianisme. Les enjeux écologiques sont repris au moins une fois par année, directement liés aux questions économiques en règle générale, lesquelles prennent diverses formes dont la responsabilité sociale des entreprises par des pratiques d’actionnariat engagé, la Journée sans achat et aussi la simplicité volontaire. Autrement dit, au nom de valeurs humanistes, divers acteurs et groupes choisissent des solutions de rechange afin de préserver la nature, de réfléchir à la place de l’humain dans celle-­ci et développent des regards critiques sur la consommation et le système économique dans lequel nous sommes. Les arts et la culture, par le biais de la recension de films, de la présentation de photographies, de chants, de musique et de romans, représentent une occasion de traiter de la dimension spirituelle inscrite en leur cœur. Par exemple, à l’espace de créativité du Gesù, le directeur formulait ainsi le lien entre art et spiritualité : « Une démarche artistique amène à la découverte de soi, de la spiritualité qui nous habite, de Dieu qui s’exprime et, inversement, une démarche spirituelle nous ouvre à un certain art de vivre. » (Jean­-Philippe Perreault, 2005, vol. 1 no 1)

Par ailleurs, tout ce qui entoure la liturgie, les rituels et les fêtes liturgiques ou même séculières trouve une place de choix dans les pages de Sentiersdefoi.info, c’est-à-dire autant les pratiques qui peuvent se présenter ou être réfléchies comme étant novatrices par rapport à l’institution ecclésiale que celles qui s’intègrent à l’institution. Des questions relatives à la sexualité sont soulevées aussi : celles qui concernent le point de vue des femmes comme celles qui parlent de la place des personnes homosexuelles dans l’Église ou de la reconnaissance des diverses réalités familiales et conjugales parmi le peuple de Dieu. Avec l’analyse des diverses difficultés liées à la sexualité dans le christianisme, on constate que c’est la conception anthropologique chrétienne de l’être humain qui représente le nœud du problème. Aussi, tout le rapport à l’institution se décline tant dans la communion ou la résistance que dans la dissidence en Église ou par rapport à elle. Les thèmes abordant la question écologique, la paix, la justice, la solidarité et la lutte à la pauvreté, liés entre eux, demeurent présents de manière cyclique. Enfin, les gestes du quotidien souvent anodins en apparence, parce qu’ils structurent notre manière de regarder le monde, d’y réfléchir et de le ressentir, peuvent être scrutés à partir d’un point de vue spirituel, comme l’ont fait les artisans du webzine.

Partie II. Des tensions et des convergences

Par le moyen de ces diverses thèmes qui touchent autant la liturgie que les arts et la sexualité, le webzine Sentiersdefoi.info traite finalement des rapports nombreux et parfois difficultueux entre le corps et la spiritualité, qui sont, dans le christianisme, au fondement même de cette tradition religieuse. Les exemples foisonnent, à commencer par les pèlerinages, notamment le Pèlerinage Jeunesse Riki, né dans le Bas-Saint­-Laurent, qui permet à des jeunes de 15 à 35 ans de vivre cette expérience de la « marche pèlerine » et dont Michel­-M. Campbell parle en ces termes : « Une hypothèse : à l’opposé de l’expérience de la messe qui occulte largement le sujet individuel, la marche pèlerine lui permet d’apparaître dans le silence, avec son corps, ses expériences d’altérité et enfin sa prise de parole. » (Michel-­M. Campbell, 2007, vol. 3 no 1) Les dynamiques corps-spiritualité sont aussi traitées dans la nourriture, sa préparation, son partage dans des repas eucharistiques ou non, mais aussi en tenant compte des différents acteurs marginaux au sein de l’Église et de la société, notamment les personnes handicapées en soulignant comment les limitations du corps interpellent des croyants chrétiens dont la tradition se fonde sur l’incarnation. L’un des exemples les plus touchants au fil des années revient au témoignage de la fondatrice du centre Le Baluchon pour les personnes atteintes de la maladie d’Alzheimer. Au sujet de sa mère atteinte d’Alzheimer, Marie Gendron affirmait : « J’admirais énormément ma mère, elle était une femme forte, superbrillante, mais ce n’était pas quelqu’un qui était particulièrement tendre. Ç’avait été une des souffrances dans ma vie. Mais, avec la maladie, elle est devenue beaucoup plus vulnérable. Les barrières tombent. J’ai découvert une nouvelle maman… que j’aimais beaucoup. Qui demandait : donne-­moi la main, reste avec moi… Elle n’aurait jamais demandé cela avant. J’ai vu sa fragilité. Le pouvoir, ça fait peur, mais la fragilité, ça unit les êtres. Alors pour moi, ça a été un cadeau. Elle est morte dans mes bras. Je ne me souviens pas qu’elle m’ait collée sur elle dans ma vie. […] Les plus belles journées que j’ai vécues avec maman sont les dix derniers jours de sa vie. C’est comme si elle était libérée des normes qu’elle avait apprises. C’est paradoxal. » (Ghislain Bédard, 2006, vol. 2 no 4)

Le rapport à l’institution renvoie notamment aux dynamiques entre l’instituant et l’institué, entre les expériences de rénovation et celles qui touchent la transformation, voire qui sont inscrites en rupture avec l’institution ecclésiale. Ces enjeux sont traités, dans le webzine, par la vie de groupes alternatifs relativement bien connus comme le Centre justice et foi, le Carrefour d’animation et de participation à un monde ouvert (CAPMO), le Centre de participation, ressourcement et formation (CPRF) à la base d’un christianisme progressiste et social, et aussi le Relais Mont-­Royal qui est moins préoccupé du rapport à l’institution ecclésiale que de la manière de rendre le Christ accessible et parlant aux jeunes qui ont soif de paroles échangées, partagées et de solidarité. Les artisans de Sentiersdefoi.info se sont aussi intéressés à des groupes qui travaillent avec des personnes appauvries comme la Fraternité de l’épi. Commentant les pratiques d’Église, discutées dans le cadre d’un colloque portant sur le christianisme au Québec en 2006, Sophie Tremblay écrivait : « Dans l’histoire du christianisme, il s’agit possiblement d’une nouveauté aussi radicale que la sortie de la synagogue au 1er siècle de notre ère. Les communautés chrétiennes alternatives se trouvent du côté de l’instituant plutôt que de l’institué. D’une part, par leur nouveauté et leur éclatement, elles témoignent d’une vie foisonnante mais fragile. D’autre part, les structures instituées de l’Église sont grandement déstabilisées et fragilisées aujourd’hui, même si on trouve des personnes pleines de vie qui y contribuent. Cette condition commune de vulnérabilité nous aide sans doute à voir que l’on n’échappe pas à la question de l’institution. Dans le futur, il faudra aller plus loin dans notre manière de penser et de vivre l’articulation entre instituant et institué dans la conscience vive de notre fragilité personnelle et collective. » (Sophie Tremblay, 2006, vol. 1 no 11) Il me semble que c’est là une des tensions très fécondes dont traite le webzine depuis sa fondation, autant par des expériences individuelles que collectives.

La diversité des voies dans le christianisme québécois – que ce soit par la spiritualité hésychaste présentée par le Centre Emmaüs, les ecclésioles Franglican, les réunions spirituelles organisées par une pasteure à la baie des Chaleurs ou par le renouvellement de la mission et des pratiques missionnaires de la Mission urbaine ou la communauté de jeunes adultes Le tisonnier – atteste aussi de cette dynamique foisonnante des rapports entre l’instituant et l’institué. Toutefois, les enjeux de la transmission de la foi et des rapports entre les générations (entre les héritiers du christianisme social et les chercheurs de voies, qui permettent de répondre à des questions centrales de l’existence) sont loin d’être absents de la réalité documentée depuis 10 ans par le webzine. Jean­-Philippe Perreault écrivait à ce sujet que « le ‘‘courant de gauche réformiste’’ a contribué et contribue encore à la vitalité et au dynamisme du catholicisme d’ici. Saura-­t­-il, dans la situation actuelle, être repris par une autre génération que celle qui l’a porté jusqu’ici? D’une part, pour les jeunes qui appartiennent à des courants plus charismatiques, spiritualistes et conservateurs, leur conception de la Révélation rend inutiles et malvenues les remises en question et les analyses critiques. D’autre part, pour les jeunes catholiques ‘‘de gauche’’, les luttes de la cité priment sur les combats à l’interne d’une institution en perte de crédibilité. » (Perreault, 2005, vol. 1 no 3)

Les expériences du quotidien, pour leur part, sont relues avec un point de vue spirituel. À lire les parutions du webzine des dix dernières années, il se dégage presque une mystique du quotidien qu’illustrent de très nombreux exemples qui partent du vécu simple des personnes, et dont tout le monde – ou presque – fait ou fera l’expérience. Au sujet de la maternité, l’expérience de Nancy est éclairante : « Nancy avoue avoir trouvé peu de références utiles dans le christianisme pour vivre cette expérience. Même le recours à la figure de Marie se voit limitée par l’insistance de la tradition sur la conception virginale. En fait, l’expérience spirituelle de la maternité semble confinée à des sentiers peu balisés. D’une part, l’Église est silencieuse – ou pudique – lorsqu’il est question de conception et de maternité, comme si tout se passait au baptême. D’autre part, la société séculière, dans la préparation et le soutien offerts aux parents, se refuse à considérer les enjeux spirituels. Pourtant, Nancy insiste pour présenter la maternité comme une expérience de passage : ‘‘Comme pour toutes les étapes de la vie fortement médicalisées, il faut se réapproprier ces moments, les vivres comme des temps de préparation à autre chose parce qu’autrement ça perd tout son sens’’. » (Perreault, 2005, vol. 1 no 4)

En conclusion

Il me semble que plusieurs constantes se dégagent de cette très courte analyse. D’abord, le webzine n’a pas documenté uniquement des pratiques complètement neuves et inédites. Il propose aussi un retour sur des pratiques plus anciennes comme les sacrements, revus en fonction de la vie des croyantes et croyants et des parcours de vie des célébrants, et les Exercices spirituels de Saint-­Ignace, par exemple. Une attention est aussi portée à la dimension populaire de la pratique du christianisme. Toutes les générations sont confondues et prises en considération, autant par l’illustration de parcours collectifs qu’individuels. L’étude de ces dix dernières années démontre amplement la pertinence du christianisme au sein de la société québécoise, car il est, par les individus et les groupes dont il est question, pensé en fonction des besoins des individus et des groupes ou collectivités touchés. L’ouverture se fait toujours plus grande et plus profonde devant la diversité culturelle et religieuse, mais aussi par rapport à des approches, à des pratiques, à des perspectives développées par les divers acteurs et actrices et les groupes.

De mon point de vue, le webzine présente une manière unique, dans le paysage religieux québécois, d’interroger et d’analyser l’évolution du christianisme, des points de vue praxéologiques1 et proprement spirituels qui ont un parti pris pour les enjeux de justice sociale ainsi que pour les exclus et les marginalisés de la société et des Églises. La grille d’analyse développée au cours des dernières années permet une lecture profondément incarnée de ces diverses formes que prend le christianisme québécois et donne accès à un portrait riche en reliefs et en tonalités diverses de celui-ci. Enfin, et ce n’est pas rien, malgré quelques changements, la vision posée par les artisans des débuts me semble s’être maintenue à travers le temps.

1. Praxéologique : qui analyse l'action humaine, sa pratique, et se base uniquement sur les faits, sans jugement de valeur. Praxéologie : théorie de la pratique.

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