« Sur la clôture entre Église et société »

La relecture de la Bible peut-elle apporter libération à notre monde et à nos Églises empêtrées dans les dogmes, les règles et les rituels sacralisés et la lecture fondamentaliste de l’Écriture?

Sébastien affirme qu’il se trouve sur la clôture entre Église et société. C’est à cheval sur cette clôture que nous nous sommes rencontrés. J’ai été depuis longtemps consterné par la pauvreté spirituelle et le style ennuyeux des homélies qu’on impose aux fidèles du dimanche, scandalisé par le manque de culture biblique des homélistes. Ma mère de 94 ans me dit un jour à l’oreille à la fin d’un sermon : «Plus plate que ça, tu meurs!» C’est tout dire. Les textes bibliques sont pourtant une source surabondante de sagesse; ils ne parlent pas d’abord de choses religieuses ou moralisatrices, mais de la vie des peuples. Ils sont le reflet d’expériences humaines de toutes sortes dans lesquelles nous sommes invités à nous regarder collectivement comme dans un miroir. On n’entre pas seul dans la Bible, on y pénètre avec tout un peuple. C’est la théologie de la libération en Amérique latine qui m’a appris à me centrer sur la réalité sociale pour relire la Bible.

Jésus de Nazareth, ce prophète paysan, est passé maître en cette matière : il parle à ses compatriotes accablés de dettes, en chômage, malades et exclus, de choses bien concrètes : du pain à partager, du travail servile au profit des grands propriétaires, des administrateurs véreux qui trompent leur maître, des patrons sans scrupules qui exploitent leurs travailleurs agricoles, du pouvoir à exercer comme un service. Ses «paraboles» ont pour but de faire comprendre aux auditeurs opprimés que la source de leurs misères se trouve dans une société bâtie pour bénéficier à quelques privilégiés. Oui, la lecture de la Bible doit éclairer les situations vécues dans nos sociétés, elle doit dénoncer et montrer les alternatives. Elle se doit d’être révolutionnaire, au service d’un changement radical de société : «Le règne de Dieu est à nos portes.»

Ça fait des millénaires que les os d’Abraham ne lui font plus mal. Pourtant, quand je découvre l’audace, la folie et l’utopie de ce vieux croyant dans les récits pleins d’humour de la Genèse où il entreprend la recherche d’une Terre nouvelle et d’un Peuple nouveau, alors qu’il est décrépit et impotent et que sa femme est stérile. Comment ne pas reconnaître dans une telle histoire nos sociétés patriarcales déphasées, pourries par la cupidité, la violence et la corruption, que nous devons quitter définitivement pour nous remettre en route, à la recherche d’un autre monde possible? «Va vers toi, vers le pays que je te montrerai.» (Genèse 12, 1)

J’ai redécouvert la Bible en la relisant avec les populations pauvres de Port-au-Prince, avec des paysans autochtones en Équateur ou dans les quartiers ouvriers de Santiago du Chili durant la dictature militaire. C’est là que j’ai trouvé la clé de sa lecture : la vie des pauvres, des opprimés, des persécutés, des marginaux. Ce grand livre est le témoin des luttes des opprimés à travers l’histoire.

«Bien des ancêtres de Jésus ne sont pas recommandables», écrit Sébastien qui étudie la généalogie de Jésus dans l’évangile de Matthieu. Je me rappelle avoir passé un mois avec des leaders quichuas des Andes à analyser chacun des personnages mentionnés dans cette liste de 42 noms. Non, Jésus n’est pas né de la cuisse de Jupiter; il est le produit d’une humanité «de sang et de boue», de saints et d’assassins, comme nous tous d’ailleurs. Son père qui n’est pas son père, Joseph le juste, et sa mère «monoparentale» Myriam réécrivent le livre de la Genèse en donnant naissance au fils de l’Homme qui vient redresser les chemins tortueux de l’humanité. On peut toujours recommencer la création!

Quelle libération cette relecture peut-elle apporter à notre monde et à nos Églises empêtrées dans les dogmes, les règles et les rituels sacralisés et la lecture fondamentaliste de l’Écriture, autant de choses qui ne sont que des traditions inventées par des hommes! La Bible nous permet de sortir de ces ornières, de nous replonger dans la chair de l’humanité et d’écouter la parole libératrice des prophètes. Pour un bibliste comme moi, arrivé à l’âge vénérable où Abraham a rencontré Élohim, l’apparition d’un jeune bibliste à cheval sur la clôture de notre société et de l’Église est une bénédiction et une promesse. Il saura, avec ouverture et profondeur, aider les croyantes et les croyants à combattre par ce Livre l’idolâtrie de l’argent qui domine nos sociétés, crée des inégalités abyssales entre riches et pauvres et détruit notre Maison commune. Sébastien a lu l’Apocalypse à 12 ans; je ne peux que l’encourager à faire partager ce message d’espoir que les communautés chrétiennes du premier siècle nous ont légué alors qu’elles affrontaient la bête de l’Empire romain. Oui, il est possible de créer un monde autre. Là est tout le message de la Bible.

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