Spiritualité avec ou sans Dieu?

Trois pèlerins d’aujourd’hui, marcheurs infatigables sur leur unique sentier, partagent avec nous leur quête de sens dans un monde qui semble avoir perdu la boussole.

Que ce soit le questionnement sur le sens de sa vie ou de l’histoire humaine, sur le mystère de la souffrance et de la mort ou l’émerveillement devant la beauté du monde et de l’amour, ou l’attrait pour le désert et son silence, pour la nuit et ses lumières, la spiritualité fait partie intégrante de l’être humain. En ce beau soir de janvier à l’église Saint-Albert-le-Grand des Dominicains, lors d’une conférence organisée par le Centre culturel chrétien de Montréal, trois pèlerins d’ici, l’anthropologue Rose Dufour, le cinéaste Bernard Émond et l’évêque de Joliette, Gilles Lussier, partagent avec nous quelques repères de leur parcours spirituel.

« La prostitution offre-t-elle les conditions pour disposer librement de son corps? Pour un proxénète, la prostitution est une simple opération commerciale dans un modèle économique qui consomme des corps de femmes, d’enfants et de jeunes gens, comme tout objet de consommation. Dans ce commerce, la femme se fait simple objet d’assouvissement sexuel des hommes. Toute la prostitution, féminine et masculine, est au service de ce désir. » Rose Dufour

Anthropologue spécialisée en santé publique de l’Université Laval, Rose Dufour est aussi chercheuse associée au Collectif de recherche sur l’itinérance, la pauvreté et l’exclusion sociale (CRI) à l’UQAM. Elle a publié en 2005 un livre au titre très évocateur : Je vous salue Marion, Carmen, Clémentine… Le point zéro de la prostitution1. C’est qu’elle accompagne des femmes prostituées dans la ville de Québec et poursuit une recherche sur la question, comme on s’engage dans une quête spirituelle. Pas étonnant qu’elle ait été très touchée par la parole de Jésus : « Les publicains et les prostituées vous précéderont dans le Royaume des cieux. » Ayant perdu la foi de ses ancêtres et de l’Église à 18 ans, donc ses repères, confie-t-elle, c’est sur le sentier de la vie intérieure, du contact intime avec soi-même, à l’écoute de la petite voix, qu’elle a finalement retrouvé le fil de sa vie. Après bien des nuits et des détours – 20 ans de recherche avec les Inuits. Toujours en quête intérieure de sens, c’est la petite voix qui l’a orientée, dit-elle : « Tu pourras, si tu le veux, donner la parole à ceux et celles qui ne l’ont pas, qui ne peuvent pas parler! » Cette femme de compassion s’est mise à l’écoute des femmes qui se prostituent dans un esprit de guérison, de libération, en les accompagnant sur les chemins du voyage intérieur. Elle leur demande : « D’où viens-tu? Quelle est ton histoire? Pourquoi la prostitution? » Elle cherche à comprendre, à libérer la parole, la conscience pour que ces femmes retrouvent leur dignité, leur liberté, leur beauté, la foi en elle-mêmes.

Pour le cinéaste québécois bien connu Bernard Émond, les traditions spirituelles sont essentielles à l’identité, à l’humanité et au sens de la vie. Mais aujourd’hui, les croyances font partie d’un grand marché de consommation. On choisit sur le menu. Pour lui, dans la spiritualité, la question éthique est centrale. Le silence de Dieu devant les horreurs du monde est un mystère impénétrable. C’est pourquoi il se dit agnostique, et non athée, comme certains l’ont affirmé, car, pour Émond, fondamentalement, « Dieu est inconnaissable totalement! » Il nous renvoie alors aux propos de Sylvie Germain dans Les échos du silence2. Tchékov (l’étudiant) est son auteur préféré. Du même souffle, il affirme qu’il faut s’extasier devant la beauté et le mystère du monde : « J’écoute le silence et je vais vers le monde. L’extase, c’est sortir de soi et aller vers les autres, vers l’autre. » Parodiant la profession de foi du vieux médecin de son film La donation, il affirme : « Je crois qu’il faut servir, voilà ma croyance la plus profonde. »

Pour l’évêque de Joliette, Gilles Lussier, la spiritualité est un appel à être plus, un élan, un souffle et une Présence personnelle, intime, vitale et libérante. Son expérience de communion avec Dieu est à la fois biblique, christique et communautaire. Tout au long de son histoire, il a répondu à des appels intérieurs, comme celui de Moïse : « J’ai vu la misère de mon peuple et je t’envoie » et s’est rendu disponible comme le jeune Samuel : « Parle Seigneur! Ton serviteur écoute! » Comme missionnaire d’abord, puis comme pasteur devenu responsable d’une Église diocésaine, il poursuit la mission de faire connaître la parole de Dieu révélée en Jésus Christ, sa devise épiscopale étant Selon ta Parole, rassemblés en un seul corps. Pour lui, là où tous se rejoignent, c’est dans l’amour : « Renoncer à l’égoïsme et s’ouvrir à l’amour, car, dans nos amours, c’est le mystère de l’Amour qui est en jeu. » Car les humains sont au centre des préoccupations de Dieu. Nous rappelant un épisode du film Les sandales du pêcheur, alors que les autorités vaticanes demandent à Pierre Theilhard de Chardin en qui il croit finalement, il fait sienne sa réponse : « Je crois en l’homme [et la femme] comme Dieu y croit! »

1. Rose Dufour, Je vous salue Marion, Carmen, Clémentine... Le point zéro de la prostitution, Éd. MultiMondes, Sainte-Foy, 2005, 646 p. Dans cet ouvrage, l’auteure donne la parole à 20 femmes qui en sont venues à se prostituer, 64 clients (une première dans les Amériques) et 2 proxénètes, au terme d’une extraordinaire action-recherche – presque une saga – sur la prostitution féminine, qui a duré près de 4 ans.

2. Sylvie Germain, Les échos du silence, Albin Michel, « Espaces libres », 2006 (DBD1996), 114 p.

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