Simon

Simon est différent et on ne veut surtout pas lui ressembler. Pourtant…

On doit sans cesse répéter à Simon de ne pas traverser la rue lorsqu’il pellette la neige de la cour, son passe-temps favori. On doit aussi rabâcher pour qu’il prenne son bain. À table, on prend soin de ne pas le placer face aux invités; ses manières créent un malaise. Puisqu’il est trop différent pour exister, on ne le regarde pas au centre commercial; on attend pour se retourner. Simon est prisonnier d’une enfance qui ne passe pas. Simon a 35 ans. Et il ne le sait pas.

Sa mère a connu l’époque où, dans les familles, on cachait les enfants comme Simon. C’est ce qu’elle a fait. Placé en institution puis en familles d’accueil, Simon n’apparaît pas dans sa vie. Il n’a pas réussi à être autre chose qu’un chromosome en trop sur la 21e paire et, surtout, une charge impossible à assumer. On peut comprendre. Si être parent, c’est rendre autonome, est-il possible d’être parent quand la vie est dépendance?

Simon ne parle pas, ou si peu. Il fabrique des attaches à billets de ski dans un atelier pour « ces gens-là ». Il est un intouchable, un « hors-caste ». Est-il même vraiment humain? Ne lui manque-t-il pas… de la dignité? Il pourrait être différent, seulement s’il parlait, marchait, se tenait, travaillait comme tout le monde. Mais non. En regardant Simon, impossible de dire qu’au-delà de nos différences, « on est pareil, au fond… » On ne veut pas lui ressembler. En fait, il lui manque notre dignité : celle que l’on obtient à coup de réussite sociale, d’argent, de progrès, de jeunesse, d’image de soi « photoshopée », de maîtrise de sa vie. Cette dignité au nom de laquelle la maladie, la faiblesse, la perte de contrôle, la souffrance, la vieillesse deviennent « ob-scènes », cachées, en coulisses. Une dignité qui refuse les limites, les déchéances, la souffrance, la laideur, la mort… l’humanité. La dignité des idoles et des dieux, quoi.

Or, le Dieu de la tradition chrétienne n’est-il pas celui qui touche le lépreux (Mc 1, 40-45), cet intouchable, au sens strict puisque contagieux. N’est-il pas celui qui habilite – et habite – la dignité de l’être humain jusque dans la souffrance et dans la mort, mort physique ou sociale? Quelle est la véritable maladie de Simon? D’où vient ce malaise provoqué par son faciès et ses tics? Pourquoi cette pitié? Il n’en a rien à faire de la pitié, pourvu qu’il ait sa musique et sa chaise berçante, ses soirées dansantes et ses compétitions de natation. Pitié de quoi? De notre dignité gagnée à grand renfort des spiritualités du marché et de botox de l’âme? Simon attire pitié et malaise parce qu’il demeure, malgré toute l’ouverture dont nous sommes capables aujourd’hui, un impur. Peu s’en faut pour que l’on se demande : « Qui a péché pour qu’il soit né [ainsi]? » (Jn 9, 2) Bien sûr, les acquis de la science nous dégagent de responsabilités personnelles. Nous savons bien qu’il s’agit d’une « erreur de la nature ». Cependant, cette même science nous fait autrement responsables en prétendant nous donner aussi les moyens de corriger ces erreurs : test prénatal, amniocentèse, avortement.

Ce même dangereux lépreux, l’exclu de son temps, ne demande pas à Jésus un miracle. Il ne lui demande pas de le guérir. Il lui dit : « Si tu veux, tu peux me purifier. » (Mc 1, 41) Permettre à un enfant différent, en tenant compte de ses limites sans pour autant établir de diagnostics sur l’état de son âme, de vivre les rites de la tradition religieuse dont il est, à sa façon, l’héritier, n’est rien de moins qu’une opération de purification. Comment comprendre autrement les troublants « progrès » rapportés par la responsable du centre Didache. Face au lépreux, à l’aveugle, au paralysé – et à combien d’autres –, le premier geste de Jésus est de reconnaître et, ce faisant, de rendre digne. Après, et seulement après, viennent les miracles… Les rites sont reconnaissance. Consécration de ce qui est déjà là, ils « instituent » la dignité. Ils font exister à l’intérieur d’une communauté. Maintenant, de quelle communauté s’agit-il? Une communauté en marge, dans l’arrière-cour des « vrais » humains, évitant ainsi que la liturgie soit dérangée et dérangeante?

Simon va à la messe aussi souvent que possible. On ne peut que présumer ce qu’il en retire. On comprend que, dans la répétition des gestes et l’odeur des lieux, il se reconnaît. Il est situé. Il est reconnu. N’est-ce pas ce que nous y trouvons tous?

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