Se rencontrer en vérité

C’est tout un défi, encore aujourd’hui, de surmonter le mur des préjugés et des différences religieuses pour se rencontrer en vérité. Défi relevé par une équipe du diocèse de Saint-Jean-Longueuil.

« Est-il permis à nous, catholiques, de donner à des musulmans? » Cette question, qui lui a été posée en 2004, interpella fortement Micheline Trépanier alors qu’elle était présidente du conseil d’administration au Service de promotion humaine dans le diocèse de Saint-Jean-Longueuil. « Cela m’a rappelé un souvenir d’enfance, confie-t-elle, quand j’ai découvert dans mon carnet d’examen de conscience la phrase : « Je m’accuse d’avoir joué avec des enfants protestants. » » Imaginez le choc pour cette jeune fille, dont la mère était protestante et le père catholique! Plusieurs années plus tard, cette nouvelle secousse réveilla un vif désir en elle : celui de construire des ponts au-delà des peurs et des ignorances. « Quand nous érigeons des murs entre les religions, nous sommes pas mal loin de l’Évangile », affirme-t-elle avec force, en mentionnant la phrase de Jésus à la Samaritaine : « L’heure vient où ce n’est ni sur cette montagne ni à Jérusalem que vous adorerez le Père, mais en esprit et en vérité. » (Jn 4, 21)

Elle eut alors l’idée d’organiser en 2005 une table ronde à l’occasion de la Journée mondiale du refus de la misère, avec des représentants du bouddhisme, du christianisme, de l’islam et du judaïsme. L’objectif était de découvrir comment chaque tradition s’engageait à faire reculer la pauvreté et de voir comment travailler ensemble dans ce sens. « Nous avons rapidement constaté que c’était beaucoup trop tôt et qu’il nous faudrait commencer par une bonne période d’apprivoisement entre les diverses religions avant d’espérer travailler ensemble sur des problématiques sociales », se souvient Micheline.

En effet, si les rencontres du groupe, composé de représentants de différentes traditions, permirent aux membres de mieux se connaître, des questions de part et d’autre demeuraient. Les attentes n’étaient pas les mêmes (discussion ou action) et des difficultés de divers ordres purent être identifiées, comme de s’entendre sur la signification de certains mots. « Il y avait aussi, mentionne Micheline, des différences culturelles : on ne travaille pas de la même façon, nous n’avons pas le même rapport au temps, pas les mêmes exigences de planification, pas la même langue de communication, pas toujours les mêmes buts. »

D’autres enjeux plus fondamentaux étaient également présents, celui de trouver l’équilibre entre nécessaire adaptation et légitime réciprocité. Par exemple, doit-on s’abstenir de porter une croix dans une mosquée sous prétexte de ne pas heurter les sensibilités? La question de la représentativité des personnes présentes : qui dit quoi au nom de qui? Et peut-on s’y fier? Le défi des jeux politiques et des risques de récupération, celui d’aborder des sujets épineux, au risque de rompre le dialogue, comme sur le statut des femmes, ou l’attitude d’Israël envers la Palestine. Un an plus tard, les personnes catholiques qui avaient mis en branle le groupe décidèrent donc de le quitter et de créer le Comité diocésain des rapprochements interreligieux (CDRI). Dans une lettre de 2006, celles-ci expliquent aux membres des autres traditions leur position et concluent : « Si vous le souhaitez, nos routes pourront se croiser à nouveau avec bonheur dans le cadre d’événements ou d’activités préparés par l’une ou l’autre de nos communautés auxquels nous pourrons nous inviter mutuellement. Ainsi, nous pourrions vivre des « rencontres interreligieuses » diversifiées selon les sensibilités de l’une ou l’autre de nos communautés. »

Leur décision eut l’effet d’une décharge électrique. Les autres membres considéraient que le groupe n’avait pas perdu de vue ses objectifs. Ils n’avaient pas perçu les insatisfactions ressenties. Certains regrettèrent que celles-ci n’aient pas fait l’objet d’un dialogue entre eux. Le groupe se quitta néanmoins en bons termes, malgré les incompréhensions qui avaient pu naître entre eux. En 2008, Mgr Berthelet, à l’initiative du CDRI, précisait : « Comme diocèse, nous ne nous lançons pas, pour le moment, dans un dialogue théologique avec les grandes religions. Nous préférons susciter des événements de rapprochements qui nous conduiront peut-être à autre chose. »

C’est donc dans ce sens que le CDRI organise chaque année trois rendez-vous : une table ronde thématique avec des représentants de différentes religions; une visite dans un lieu appartenant à une tradition spirituelle, dans le cadre du projet printanier « route de la paix » et une vigile spirituelle interreligieuse pour la paix (21 septembre). S’il est vrai qu’une grande majorité des participantes et participants sont catholiques, des personnes d’autres traditions commencent à s’y intéresser… et petit à petit, des ponts, si chers à Micheline, commencent à se construire.

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