Se faire proche

Ce qui est sacré, c'est la personne humaine. « Chaque fois qu’on laisse le religieux et les rites passer avant la personne, on profane le sacré, soit l’humanité, la Création. »

J’ai rencontré un homme humble à l’âme grande comme le monde et d’une profonde humanité. Claude Gosselin est prêtre du diocèse de Québec et œuvre aux Îles-de-la-Madeleine. Son discours est décapant… mais il faut l’entendre de vive voix pour savoir qu’il n’est ni arrogant ni revanchard. Il n’élève pas la voix et parle avec douceur et conviction.

D’entrée de jeu, je lui demande : « Comment as-tu choisi de devenir prêtre? » Il me répond tout net : « C’est le Christ qui m’a choisi! » Pour lui, l’Église égale l’Humanité. Il est convaincu que « l’Église peut et doit se dissoudre dans ce qui est le plus fondamentalement humain ». Il porte, accroché au cœur, le fait qu’il y a de l’espace pour trouver le Christ en dehors des rites et du religieux. Il dit : « Ma grande passion est celle du Christ libre : Jésus de Nazareth et sa vie cachée pendant laquelle il faisait l’expérience de Dieu, humain, incarné au quotidien. Le Christ collé sur l’Évangile, celui qui ne se faisait pas appeler Maître et n’était pas rabbin.  Ce Jésus, c’est celui qui est présence de Dieu dans toutes les fibres de chaque personne parce que ce qui est sacré, c’est d’abord et avant tout la personne humaine. Chaque fois qu’on laisse le religieux et les rites passer avant la personne, on profane le sacré, soit l’humanité, la Création. »

La rencontre de l’autre

« Être proche des gens, c’est ma manière de vivre, dit-il. Rencontrer l’autre, c’est avoir le privilège de rencontrer Celui que mon cœur aime, parce qu’il réside au creuset de tout être humain. Je suis attiré par le Christ. Je le cherche partout parce qu’il manque toujours une partie du bon Dieu à la rencontre de l’autre. Entrer chez l’autre, ce n’est pas chercher à le convertir! C’est entrer dans son mal avec lui pour qu’une libération puisse s’opérer. C’est marcher avec lui, vers Emmaüs, et demander : “De quoi discutez-vous? Qu’est-ce qui se cache dans ce qui se passe pour vous actuellement? Quel passage êtes-vous en train de vivre?” » Entre les lignes, j’entends : « Quelle résurrection peut se passer chez vous? »

Il accompagne des personnes en fin de vie. Il affirme à leur propos : « Je ne peux décider que la personne que je visite est mourante, sa mort lui appartient. Je ne peux lui voler sa mort en devinant ce qui est bon pour elle. Les humains sont faits pour la Vie et le Christ dit : “Venez à moi et je vous soulagerai.” Selon le cas, je dis à celle qui est en paix : “Je peux rester avec toi dans ta lumière”, ou bien à celle qui est angoissée : “Je peux rester auprès de toi dans ta noirceur.” “Aller vers” est fondamental. Mais “aller vers” n’est pas seulement une attitude, c’est essentiellement le Christ en nous qui se fait proche de l’autre. Le privilège que j’ai, c’est de voir Dieu dans le cœur de l’autre. Nous devrions donc constamment aller à la rencontre du Christ, et non pas toujours attendre qu’il vienne à nous. »

Le Yukon

De son passage dans la communauté yukonnaise, il raconte : « À mon arrivée, j’ai trouvé une communauté naissante. Ces gens-là ne venaient pas à la messe pour venir à la messe. Non, ils venaient d’abord pour se rassembler, se rencontrer, puis écouter la Parole, célébrer l’eucharistie, communier. Avec eux, j’ai fait une rencontre mystique du Christ : ils communiaient les uns aux autres. Une rencontre par semaine leur suffisait. Ils marchaient toute la semaine sur cette rencontre. Ils étaient dans l’hostie, avec le Christ. Ils communiaient au divin par la Beauté, la majesté de la nature, du silence, de l’espace à perte de vue. En ce lieu de vastitude, tu as accès à tout, au Tout! Là, j’ai vécu une réelle expérience de théophanie. C’est l’expérience du possible : Dieu nous aime assez pour faire l’expérience de se faire humain en nous. Quand j’ai dû quitter le Yukon, on m’a dit : “Claude, on a besoin de toi ici.” Je crois que les autorités n’avaient pas tout à fait compris : je ne suis pas d’abord le promoteur du Christ, encore moins de l’Église, je suis seulement celui qui le cherche. »

L’Église

Pour Claude,« l’Église a défiguré le Christ ». Pourtant, il en parle sans élever le ton ou manifester quelque mépris que ce soit. Il prend seulement acte : « Elle s’est bâtie comme le business du religieux : cierges, missels, vases, vêtements liturgiques et d’apparat font le bonheur et la richesse des vendeurs d’articles religieux. Or le Christ est le roi de l’Univers. Il appartient aux pauvres ainsi qu’à nos pauvretés de toutes sortes, et non pas seulement aux catholiques romains, ni aux protestants, ni à aucune autre religion.

« Actuellement, l’Église divise. Le pape est marginal et marginalisé par l’interne, mais son discours unifie et rassemble. Il y a beaucoup d’orphelins du Christ dans la société. Des gens qui ne sont pas religieux et qui attendent encore. On les a accablés. Ils se disent : “Ce ne sera plus ma religion…” Ils se tournent vers la nature, l’ésotérisme, les rites autochtones. Il y a une soif là-dedans. Il faut humblement reconnaître que Dieu ne nous appartient pas. Intéressant à cet égard, ce que nous disait le supérieur du Grand Séminaire pendant mes années de formation : “Les gars, préparez-vous à perdre votre job parce qu’au ciel, il n’y a qu’un seul Prêtre!” »

Le pouvoir

« Il y a un travail de déprogrammation à faire. Beaucoup de personnes vivent de la culpabilité parce qu’elles ne sont pas conformes aux normes ou aux rites qu’on leur impose. Ce n’est pas vraiment surprenant, puisque le pouvoir en soi n’a pas vraiment besoin de ses membres pour diriger. Le pouvoir institutionnel, vécu en absence de communion, ne gère jamais pour ses membres, mais pour son prestige, son autorité, sa vérité et ses lois. Il impose ses vues. Il ne croit pas que Dieu donne l’Esprit à tout le monde, à tous les membres de l’Église, Corps mystique. C’est à se demander si les évêques ont foi dans le sacrement de la confirmation. Le sacrement n’est pas dans l’huile ni même dans celui qui préside, mais dans la personne qui accepte librement de signifier l’Esprit par toute sa vie. Dans l’Église primitive, l’économie du salut égalait le partage du salut dans tout le monde. Maintenant, le partage a laissé place à la gestion. Et la gestion passe par la loi, les normes, ce qui vient d’en haut. Pourtant, le rôle du prêtre ne devrait d’abord être que de rappeler à tout le monde que chacun est prêtre et que Jésus seul est l’autorité, la référence ultime. Pour moi, Jésus est l’Autorité… Il est un auto-rite, c’est-à-dire qu’il a un rituel intérieur, il comprend que ce qui est premier, c’est la libération des personnes dans ce qu’elles vivent de difficile, voire d’inacceptable! »

J’ai eu l’occasion de rencontrer Claude en personne. Il est rempli de joie et d’humour. Quand on lui donne la parole, il se fait inépuisable. Il a des tournures de phrases inattendues presque à chaque détour de son discours. (Ce qui le rend difficile à retranscrire fidèlement!) Il aligne les mots qui amènent la réflexion toujours plus loin que nous n’avions soupçonné. Et il sait écouter! Profondément. Il scrute les profondeurs de ce qu’il entend et fait souvent ressurgir ce qui a été blessé. Je le vois comme une sorte de guérisseur de l’âme : simplement le côtoyer un tant soit peu fut pour moi une plongée dans un amour plus grand pour le Christ et une recherche de la liberté intérieure mieux incarnée.

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