Responsables du sens

Les sociétés contemporaines sont réglées par des logiques procédurales. Or un code de procédures, comme ceux qui permettent de gérer les soins donnés aux patients dans un hôpital par exemple, consiste essentiellement en l’aménagement rigoureux de moyens éprouvés, ou si l’on préfère d’outils (des savoir-faire, des concepts, des représentations de la maladie et de la santé, etc.), en vue de clairs objectifs à atteindre. Plus les objectifs seront précis, évidemment, plus seront efficaces, et contraignants bien sûr, les dispositifs.

Mais qui définit ceux-ci? Comment arrivent-ils à mobiliser les acteurs qui s’y astreignent? Pourquoi ceux-là plutôt que d’autres? Dans les situations de fin de vie ou de soins palliatifs, par exemple, quand la conscience du temps qui file met en effervescence l’environnement du patient, qui va décider de la « qualité de vie » des jours, des heures, voire des minutes qui lui restent à vivre? Comment en concevoir la valeur? Devant ces interrogations qui n’ont pas de réponses techniques se posent alors des questions de sens. D’autant plus lancinantes et inévitables qu’on les refoule. Une fois épuisés les savoir-faire techniques et leur rationalité, c’est le désir qui en vient à être sollicité, le désir de vivre. L’aventure spirituelle que représente toute vie, avec ses chemins partagés, ses solidarités, vient alors en devant de scène.

Là où les logiques procédurales orientent la vie quotidienne en fonction d’objectifs qui échappent à leurs agents et parfois les réduisent au statut de rouages d’une machine aveugle, le recours à la « communauté », c’est-à-dire à la solidarité humaine, remet en scène leur subjectivité. Il donne lieu à ce que nous pourrions volontiers appeler, si l’expression n’était pas si galvaudée, des « compétences transversales » ‒ des chemins de traverse, disait Guy Paiement. Leur pertinence consiste précisément à remettre en valeur les questions de sens autrement évacuées.

Certes, les autorités instituées sur la base de leur efficacité fonctionnelle, qu’elles s’appellent évêques, administrateurs, ministres ou patrons, peu importe, craignent non sans raison les « affects » que recèlent les communautés. Particulièrement quand celles-ci ont « les pieds dans la boue », quand elles cultivent des solidarités paradoxales avec ceux qui semblent dysfonctionnels en regard de la belle harmonie dont rêve quiconque se prend pour un chef d’orchestre. Pourquoi, à l’hôpital, procéder à des soins futiles qui ne guériront pas de la mort imminente? Pourquoi, alors que les paroisses périclitent, soigner des communautés qui ne ramèneront pas les infidèles à l’église, ou si peu? Certes, persiste toujours, dans la vie communautaire, le danger de l’élitisme : cultiver des affinités ne comporte-t-il pas un risque de dérive en quête sectaire d’une pureté illusoire ‒ dans la liturgie par exemple ‒ ou de sombrer dans les chimères d’une vérité séparant du commun des mortels?

On peut se donner bon droit de rejeter les compétences transversales dont font montre les communautés. Elles dérangent. Mettre ses pieds dans la boue, accepter le bouillonnement des quêtes humaines, en respecter les scories, les manques et les souffrances, c’est poser des questions que refoule la logique rectiligne de la pensée objective et de la bonne gouvernance. C’est salissant. C’est vexant. Pire, ça risque de remettre chacun en face de sa condition humaine. De le forcer à considérer l’incertitude et la fragilité des rapports au sens qui tissent sa propre vie et, en conséquence, d’exaspérer l’exigence éthique que cela génère. En réalité, on n’est pas dépendants, mais bien responsables du sens à donner à nos fragiles solidarités. Les questions de sens sollicitent moins nos savoir-faire procéduraux que nos aptitudes à construire le monde « avec » les autres. Dans la confiance ‒ con fidere ‒, c’est-à-dire la foi partagée. Les solidarités humaines ne sont pas d’abord objectives mais « affectives » : elles concernent la vie en tant qu’elle nous affecte, en creux de cette confiance.

« N’ayant pu guérir la mort, la misère, l’ignorance, [les humains] se sont avisés, pour se rendre heureux, de n’y point penser », écrivait Pascal. Les chemins communautaires, en fin de compte, seraient-il des empêcheurs de ne point penser? Les pieds dans la boue, les yeux tournés vers l’altérité désirable?

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