Résistance et utopie

« L’utopie sociale entraîne des choix et des pratiques qui entrent en contradiction avec un monde obnubilé par le mythe de la croissance illimitée et de la suprématie absolue de l’économie. »

Dans l’Itinéraire qui précède, Normand Brault décrit les Journées sociales du Québec (JSQ) comme un « haut-lieu de renforcement de personnes engagées, au nom de leur foi, dans la Galilée de ce temps ». Il rappelle qu’elles s’inspirent de « l’espérance des personnes oubliées ». Essayons de voir en quel sens.

L’espérance des oubliés

L’espérance des personnes oubliées, c’est qu’on cesse de les ignorer. Leur misère est de ne compter pour personne, de ne pas faire partie de l’équation sociale. Vouloir mettre les plus vulnérables au cœur de nos choix collectifs relève évidemment de l’utopie. Les décisions politiques, les régimes économiques et les opinions publiques ne sont pas à la veille d’y consentir. Et pourtant, l’utopie n’est pas simple chimère. Elle ouvre un horizon de sens qui oriente l’action. Elle se réalise au jour le jour, par tous ces gens qui s’obstinent à rappeler par leur engagement qu’un monde plus hospitalier pour les humains ne pourra se bâtir qu’à partir d’une solidarité concrète avec les exclus. Mission impossible? Pas si nous gardons mémoire de la parole et du témoignage de Jésus, promesse et inauguration d’un monde nouveau. En lui, l’avenir est déjà présent. Ses disciples trouvent force et courage au souffle de cet Esprit de vie et de liberté qui met en marche à sa suite les artisans de paix et les affamés de justice.

Un choix risqué

L’utopie sociale entraîne des choix et des pratiques qui entrent en contradiction avec un monde obnubilé par le mythe de la croissance illimitée et de la suprématie absolue de l’économie. Elle introduit le germe de la dissidence au cœur d’une machine qui compte sur l’absence de résistance pour fonctionner efficacement. C’est pourquoi les fauteurs de trouble se font vite taxer d’ennemis publics et accuser d’obstruction systématique aux grands projets qu’on prétend si indispensables à notre prospérité collective. Ils peuvent parfois en payer le prix.

Oui, la recherche d’alternatives sociales implique nécessairement une contestation de tout ce qui fait violence au bien commun, à la dignité humaine, aux exigences de la justice et de la solidarité. Ceci n’entraîne pas pour autant un immobilisme négatif, bien au contraire. Le ferment de l’utopie permet plutôt de déceler entre les mailles des filets qui nous enserrent les ouvertures par où peut pénétrer la vie. Cela donne l’audace d’imaginer, à l’encontre du fatalisme ou du cynisme ambiants, des scénarios et des stratégies qui visent à orienter nos rapports sociaux de manière à « sauver, ensemble, une certaine saveur d’humanité » (Guy Paiement).

Partager l’espérance des oubliés, c’est donc à la fois résister et inventer, en vue de bâtir un avenir viable pour les humains sur cette planète. Dans cette perspective, les JSQ ont toujours associé à une critique sociopolitique acérée le souci d’explorer des alternatives réalisables. Les thématiques abordées en témoignent, comme l’illustrent les Actes de quelques-unes de ces Journées : Le pouvoir de l’argent et le développement solidaire (1997), Intervenir à contre-courant : De nouvelles pratiques solidaires (1998), Le vivre-ensemble : un art à réinventer (2004), Débloquer l’avenir (2008).

Une voie spirituelle

La promotion de la justice sociale et la recherche d’un autrement du monde peuvent apparaître comme un parti pris idéologique sans lien évident avec le cœur de la foi et de l’expérience chrétienne. Les tentatives récentes de l’institution ecclésiale pour recentrer la proclamation de l’Évangile sur un kérygme évidé de toute connotation sociopolitique ont pu encourager une telle perception réductrice de l’engagement social chrétien. Les personnes qui ont voué leur vie au service du règne de Dieu dans les réalités concrètes de notre vie collective ne s’y reconnaissent pas. « L’amour social » et « la charité politique » n’auraient pu s’ancrer si durablement en elles sans la présence de racines spirituelles profondes. C’est la force d’attraction de la personne et de la parole de Jésus qui inspire leurs pratiques d’allure parfois bien séculière.

En fait, on peut voir dans la mouvance sociale chrétienne un courant qui est de nature à élargir notre compréhension de l’expérience chrétienne et à régénérer nos manières de faire Église. L’arrivée du pape François donne à espérer que cela sera de plus en plus largement reconnu, tout particulièrement dans les milieux ecclésiaux. Le début de réconciliation avec la théologie de la libération qui est en voie de s’opérer à Rome sous son impulsion ouvre des perspectives encourageantes à cet égard.

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