Renouveler la théologie de la création

Fini le temps où l’homme était au sommet de la nature. Maintenant, avec les découvertes de la science et les enjeux environnementaux, nous savons que tous les vivants sont intimement liés. Faut-il revoir notre vision de nous-mêmes?

La nouvelle vision écologique appliquée à la cosmologie chrétienne présuppose que tous les écosystèmes de la planète sont ultimement reliés à ce tout vivant que nous appelons la Terre. L’interrelation devient donc la base essentielle de l’écologie comme philosophie, comme une façon de penser le monde dans sa complexité et sa totalité. Cette manière de comprendre la réalité conduit à sortir d’un système hiérarchique et dualiste qui a été promu dans la tradition intellectuelle occidentale depuis saint Augustin au IVe siècle. Cette vision avait établi la dualité entre la nature et l’humanité, la matière et l’esprit, les maîtres et les esclaves (sans âme), l’affectif (les femmes) et l’intellectuel (les hommes).

Les théologiens scolastiques du XIe, comme Thomas d’Aquin, inspirés par la philosophie platonicienne et qui ont marqué notre foi, ont contribué à cela en faisant la promotion d’une âme humaine directement posée par Dieu lui-même dans le corps humain. Il y avait nous, issus directement de Dieu, et les autres créatures, sans âme, sans valeur, exploitables. L’Humain était vu comme au sommet de la création qu’il pouvait exploiter sans restriction. « Si nous détruisons tant la Terre, c’est que nous la percevons comme une pure extériorité, comme une banque de ressources », affirme André Beauchamp1.

Cette vision médiévale, d’ailleurs renforcée par la philosophie cartésienne et le modernisme, a conduit à interpréter l’invitation biblique de la Genèse à dominer la création sans aucune retenue avec les excès que nous avons connus non seulement lors de la découverte du Nouveau Monde, mais avec l’avènement de la science et de la technique. Pendant ce temps, les Amérindiens, par exemple, pensaient que de telles pratiques étaient malsaines, sacrilèges et finalement suicidaires parce que ce que l’on faisait subir à la terre se répercutait sur soi-même. C’est bien d’ailleurs ce qui se produit actuellement.

Mais la perspective est en train de changer parce que la science, hier encouragée par la cosmologie traditionnelle, est en train aujourd’hui de nous révéler une vue de la réalité très différente. Une vision plus profonde de la cosmologie biblique est en train d’émerger. Sur une échelle microscopique, avec la fission de l’atome et l’exploration des espaces infiniment petits que les savants nous présentent comme aussi vastes que les espaces intersidéraux, nous en sommes venus à considérer que toute matière a une mystérieuse dimension psychospirituelle. Diarmuid O’Murchu a bien développé cela dans Quantum Theology2. Les savants commencent à parler comme des mystiques alors qu’ils nous disent que chaque atome de l’univers a une intelligence interne qui est non matérielle et ultimement inconnaissable. À partir de nos connaissances scientifiques actuelles, nous avons appris que nous n’avons pas été placés sur une Terre déjà faite, mais que nous sommes le plus récent développement d’un processus ininterrompu de créativité divine qui a commencé il y a 13,5 milliards d’années dans une stupéfiante explosion de lumière et d’énergie qu’on appelle le Big Bang.

Quand nous prenons la nouvelle cosmologie comme contexte pour comprendre la signification de la vie aujourd’hui, nous prenons conscience que l’univers n’est pas un objet avec de la vie dedans. L’univers est plutôt un sujet qui est en vie. C’est un organisme évoluant, croissant, un système vivant. Et l’humain est cette créature en laquelle l’univers, dans son évolution, a atteint un tel degré de complexité qu’il est maintenant capable de réfléchir sur lui-même, sur son sens, sur qui il est, d’où il vient et de quoi il est fait, ainsi que Pierre Teilhard de Chardin l’affirmait il y a un demi-siècle. Matthieu Fox ajoute pour sa part que le principal rôle de l’humain, dans ce nouveau paradigme cosmologique, en est un d’action de grâce pour tout ce créé merveilleux.

Sallie McFague3 qui utilise la métaphore comme méthode théologique affirme : « Nous sommes un corps, fait du même matériel que toutes les autres formes de vies sur notre planète, incluant notre cerveau qui est dans un continuum chimique avec notre être physique […], nous n’avons pas un corps […]. Nous sommes corps, « corps et esprit ». » De même, dit-elle, Dieu n’est pas dans sa transcendance face à l’univers comme face à un objet, mais l’univers est son corps. Ce modèle de l’univers comme « corps de Dieu » unit l’immanence et la transcendance. « La terre ne produit pas seulement la matière première pour l’humanité, mais également la substance de l’incarnation du fils de Dieu », écrit Matthew Fox4.

C’est sans doute portant la même intuition que Paul écrit dans Romains 8, 22 : « Nous le savons en effet, toute la création jusqu’à ce jour gémit en travail d’enfantement. » Nous pourrions dire en paraphrasant Paul : le cosmos dans son évolution a accouché de Jésus qui nous incite à notre tour à devenir de vrais fils et filles de Dieu, frères et sœurs humains vivant l’Amour mis dans nos cœurs, Amour qui au terme de notre parcours nous sauvera. L’évangélisation ou l’annonce de la Bonne Nouvelle est donc aujourd’hui l’annonce de la nouvelle cosmologie dans une perspective chrétienne. C’est exactement ce que les chrétiens et chrétiennes des premiers siècles ont dû faire à leur époque à partir de la nouvelle expérience de foi qu’ils vivaient ensemble. En effet, chaque époque doit réinterpréter les Écritures à la lumière de son expérience et des nouvelles découvertes scientifiques. Or les découvertes n’ont pas manqué depuis un siècle, et heureusement les théologiens commencent à s’y abreuver sérieusement. Car la révélation n’est pas figée à une époque, que ce soit celle d’Augustin, de Thomas d’Aquin ou même de Teilhard de Chardin. La révélation se continue parce que l’Esprit continue de guider le peuple de Dieu dans sa démarche de foi qui est une démarche d’ouverture à ce tout ce que l’intelligence comprend dans son approfondissement de la réalité de la création. C’est « la foi en quête d’intelligence » qui était si chère à saint Augustin, le Fides quaerens intellectum, la « foi qui a soif de comprendre », que lui attribuait saint Anselme.

1. André Beauchamp, théologien et environnementaliste, dans revue Relations, mars 2008, p. 30.

2. Diarmuid O’Murchu, Quantum Theology, The Crossroad Publishing Company, New York, 2002.

3. Sallie McFague, The Body of God. An Ecological Theology, Minneapolis, Fortress Press, 1993, p.16.

4. Matthew Fox, La grâce originelle, Éditions Bellarmin, 1995, p.78.

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