Quand investir c’est voter

Sdf.info a cherché à retracer les origines de ce qu'on appelle aujourd'hui l'investissement socialement responsable. Rencontre avec Jacques Racine, spécialiste en éthique sociale et en éthique des affaires.

Différents groupes et individus tiennent à ce que leurs investissements financiers soient tout aussi socialement responsables que performants. Ils évitent de détenir des intérêts dans des entreprises qui font travailler des enfants, qui détruisent l’environnement ou qui tirent leurs profits de la guerre. Ils choisissent d’investir dans des compagnies dont les règles de gestion et les champs d’activités correspondent à leurs valeurs. Ce souci éthique n’est pas celui de quelques Crésus non conformistes qui ont la justice pour divertissement. Ils semblent que les fonds éthiques croissent jusqu’à trois fois plus vite que l’ensemble des fonds d’investissement. L’investissement socialement responsable (IRS) représenterait 50 milliards de dollars au Canada et 3 000 milliards à travers le monde1. S’agit-il d’une nouvelle mouvance? Comment interpréter le phénomène? D’où émerge cette préoccupation?

Les origines

« Généralement, les questions éthiques se posent quand il y a crise. C’est à travers des crises que la question de l’ISR s’est posée, dans des termes différents selon les époques », soutient Jacques Racine, professeur en éthique sociale à l’Université Laval. Ainsi, en pleine période de prohibition et de croisade de tempérance, les Quakers américains vont scruter leurs placements pour éviter d’être associés à des compagnies impliquées dans la production ou la promotion de l’alcool. Un peu de la même façon, des communautés religieuses américaines et canadiennes ont cherché à « pénaliser des compagnies qui faisaient affaire avec l’Afrique du Sud [lors de l’apartheid] ou qui profitaient du conflit au Vietnam en retirant leurs intérêts à l’intérieur de ces groupes ». À Québec, dans les années 1970, Mgr Lavoie lutte pour que soient retirées les voies ferrées de la basse-ville pour des raisons de sécurité. Entre autres choses, il a « pris des parts dans le Canadien Pacifique, raconte M. Racine, afin de pouvoir aller aux assemblées [des actionnaires] » et formuler ses requêtes. Résultat : celui que l’on appelait « Mgr Lavoie Ferrée » fut rejoint par différents groupes de citoyens, et le quartier Saint-Roch est aujourd’hui libéré des locomotives et des wagons. « On n’en parlait pas comme d’un investissement socialement responsable, fait remarquer le professeur de la Faculté de théologie et de sciences religieuses, la réflexion n’était pas faite autour du concept, mais c’en était l’équivalent. » Aux premiers jours de l’ISR se retrouvent donc les groupes religieux qui ont « un peu démarré la question et l’ont publicisée » avant que différents milieux associatifs et syndicaux s’y intéressent.

Nouvelles crises, nouvelles (ré)actions

En réaction « aux scandales récents et à l’extension du système financier international, on a vu renaître des solutions du même type que l’on appellera désormais l’investissement socialement responsable », note Jacques Racine. Les entreprises financières participeront d’ailleurs à ce courant en offrant des fonds éthiques, tout comme les régimes de retraite institutionnels se donneront des politiques et des règles d’investissement. Ainsi, les préoccupations éthiques refont surface à la faveur de « la crise de la délocalisation des entreprises, de la crise du travail des enfants, de la crise de l’environnement ».

Parallèlement, il faut dire que les mêmes préoccupations prendront d’autres formes, plus positives et proactives. Qu’il s’agisse du mouvement coopératif, du capital de risque, du microcrédit, de l’économie sociale, toutes ces initiatives « sont considérées comme des tendances de responsabilité sociale » dans la mesure où elles favorisent « la prise en main par les gens eux-mêmes [alors qu’ils sont] délaissés, exclus du système économique ». Il s’agit d’un investissement éthique, « mais dans un autre sens que [celui de] l’entrée dans le capitalisme par le biais de l’actionnariat ».

Une réforme du capitalisme?

Comment comprendre ce courant de l’investissement socialement responsable? Une tentative de réforme du capitalisme? Pour Jacques Racine, il résulte d’abord et avant tout d’une « responsabilisation des actionnaires ». « Il y a eu une période importante où les grands managers géraient l’ensemble des entreprises. » À la suite des scandales, notamment celui d’Enron, les actionnaires « ont tenté de réguler le pouvoir des managers et des conseils d’administration. Mais ça, ça ne fait qu’une chose : favoriser l’actionnaire. Une fois favorisé, il a à prendre conscience qu’il devient responsable. S’il est plus important dans la gestion de l’entreprise, il doit en prendre aussi la responsabilité. » C’est donc ici que s’entrouvre une brèche dans laquelle certains n’ont pas manqué de s’infiltrer en tentant de rendre les décisions d’affaires cohérentes avec leurs valeurs, leurs principes et leur foi.

Un mouvement de fond?

« Un mouvement de fond qui va tout transformer, je ne peux pas dire ça. Mais c’est un mouvement de fond qui amène des préoccupations », avoue le professeur qui a aussi été pendant plus de 20 ans administrateur à l’intérieur de l’université. Des préoccupations qui « laisseront des traces dans les institutions, dans la législation, dans les façons de faire ». Selon lui, le mouvement, en s’appuyant sur ses fragiles acquis, risque cependant de s’essouffler avant de réagir, par des moyens différents, à de nouvelles crises. Le jeu dans ce secteur demeure celui de l’équilibre entre la rentabilité et la responsabilité, entre la compétitivité et un certain souci de justice puisque la première exigence éthique se fait envers ceux qui, pour faire fructifier leur épargne, la confient à un fonds ou investissent dans une entreprise. Car c’est aussi entre les mains des gestionnaires que se retrouvent les petites économies de celui ou de celle qui aura consacré sa vie à la justice sociale.

1. Document de consultation, Assemblée nationale, 2000.

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