Prophète de chez nous

Quel rapport y a-t-il entre une recluse des débuts de la colonie et les défis auxquels nous sommes exposés aujourd’hui dans une grande ville et une société tout à la consommation et à Internet?

Attachez vos tuques! Celle qui est présentée ici, dans ce numéro qui précède la Saint-Valentin, est une Montréalaise de la fin du XVIIe siècle et du début du siècle suivant : Jeanne Le Ber. Véritable paradoxe! En 2004, on choisit son patronyme pour nommer un comté fédéral de l’ouest de Montréal, dans une ville où foi et pratique religieuse, dans un cadre bien défini, celui du catholicisme romain, semblent en très grande perte de vitesse. Déjà, à son époque, elle paraissait marginale; imaginez, aujourd’hui : une recluse! Une recluse qui n’a même pas vécu sur les lieux qui portent son nom sur la carte électorale et qui évoquent le souvenir de sa présence parmi nous.

Qui est Jeanne Le Ber? Une femme qui s’est enfermée volontairement dans quelques petites pièces attenantes à une chapelle, ne vivant que de prières et du travail de couture et de broderie. Elle ne voit que très peu de personnes et ne parle qu’à quelques-unes d’entre elles, le strict minimum. Son existence matérielle est d’une simplicité qui frise l’indigence, alors qu’elle a les moyens de vivre dans des conditions moins pauvres… Pourtant, celle qui fuyait le monde, en vivant dans une recluserie, est devenue en 1709 et en 1711 la porte-parole choisie par la population de Ville-Marie pour obtenir de son Dieu une protection spéciale. Cette femme, qui avait tout quitté sur le plan des relations humaines, « voit » le tout-Montréal assister à ses funérailles. Elle avait choisi ce style de vie à cause de Jésus Christ, celui qu’elle nommait « sa pierre d’aimant ». Elle a vécu près de lui, séparée seulement par la cloison de bois qui isolait sa chambre de la chapelle où le Christ était présent dans le tabernacle : une véritable histoire d’amour fondée sur l’adoration.

Pendant près de deux siècles, on conserve peu de traces de son souvenir, sinon des billets pour qu’elle intercède auprès de son Seigneur afin d’obtenir une faveur. Puis, c’est la découverte de son cercueil (avec ces billets justement), cercueil que l’on confondait avec celui de son père. C’est ainsi que des gens se situant à une époque combien différente de la sienne se laissent interpeller par son témoignage de radicalité. Et elle est promue à la fonction de prophète pour aujourd’hui. Prophète de l’épanouissement de notre être par la contemplation-adoration du Christ eucharistique.

L’action, le faire et la vitesse prennent une place prépondérante dans notre vie de tous les jours. Jeanne, par sa manière de vivre, vient déstabiliser nos façons de faire et nous oriente radicalement vers son amour pour que notre être se trouve transfiguré par la contemplation de Jésus présent dans l’hostie. Au siècle d’Internet et du téléphone cellulaire, elle nous invite à un temps d’arrêt prolongé devant le Christ présent dans le Saint-Sacrement, un Seigneur qu’il n’est pas nécessaire de voir de façon sensible. Cet exercice d’intériorité se révèle très différent de ce qui peut résulter, par exemple, d’un bain de silence dans la nature. Il ne s’agit pas de dévaloriser ce type d’expérience qui apporte un enrichissement de l’être et qui est, peut-être, plus accessible à un grand nombre de personnes. Cependant, même s’il semble y avoir une ascèse plus aride quand nous prenons le temps de prendre contact avec la personne du Christ, cette contemplation-adoration nous situe dans une autre dimension de rencontre et permet une transformation de ce que nous sommes par ce contact amoureux que nous avons avec lui. Je voudrais rappeler ici deux points importants de l’appel prophétique de Jeanne : l’invitation à la contemplation et le contact d’adoration avec le Christ dans l’Eucharistie.

Par sa manière de vivre, Jeanne a déconcerté aussi ses contemporains. Le supérieur des Sulpiciens, Dollier de Casson, ancien militaire et premier urbaniste de Ville-Marie, trouvait que sa « vêture » était plus proche de l’indigence que de la pauvreté, habillement décrié par les quelques demoiselles riches de ce pays. Et ainsi de suite. Dans notre monde de surconsommation, même s’il nous est impensable de vivre comme Jeanne, nous sommes invités à un regard plus écologique sur ces biens matériels qui nous sont présentés et à nous engager dans la voie d’une plus grande simplicité. L’esprit qui animait Jeanne Le Ber nous met en dialogue avec les grands courants de la pensée contemporaine.

Ainsi, son radicalisme nous resitue dans l’essentiel de notre engagement : contemplation, Jésus dans l’Eucharistie et simplicité de notre manière de vivre. Il ne s’agit pas de l’imiter servilement, mais d’entrer en dialogue avec elle pour saisir ce qui peut nous transformer aujourd’hui pour un agir plus authentique.

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