Prendre son vide en main

La génération des baby-boomers a quitté massivement le bateau de l’institution ecclésiale; la génération actuelle se retrouve devant un vide de sens. D’où viendront le sens et l’espoir?

On peut comprendre le documentaire Heureux naufrage1 de Guillaume Tremblay de deux points de vue. Le point de vue des baby-boomers, très majoritairement représentés dans ce film, dont la foi s’est retrouvée le bec à l’eau, son Église ayant fait naufrage. Je suis de cette génération. Dès 16 ans, j’ai arrêté de fréquenter l’Église parce que je ne trouvais plus de sens dans ce qui se passait là. Heureusement que les jésuites du collège où j’étudiais ont eu la bonne idée de nous offrir des célébrations qui avaient du sens, nous initiaient à la Bible et à l’Évangile. Plus tard, ce fut grâce au cheminement spirituel que j’ai fait, à mes études en théologie et aux communautés chrétiennes de base que j’ai surnagé, alors que notre Église faisait naufrage! Simon Pierre Arnold, moine bénédictin belge qui vit au Pérou avec les pauvres et qui a fondé un monastère qui accueille les hommes, les femmes, le couples, les jeunes, a des paroles dures devant ce qu’est devenue la religion catholique dans le monde actuel. «Je crois que l’Évangile est encore lisible. Mais tout le reste, tout le reste est devenu illisible2

Ce n’est pas pour rien que, las de ces pratiques religieuses « insignifiantes », les gens ont quitté le bateau, tout en conservant la foi, silencieuse, et leur pratique qui est celle des valeurs chrétiennes que sont la solidarité, la compassion, l’entraide, etc., quand ils n’ont pas été avalés par la société de consommation dans laquelle ils ont noyé leur vide.

C’est autre chose pour les jeunes dont le point de vue est différent. Ils n’ont pas connu la religion d’avant, ils n’ont pas vécu de naufrage. Ils ont vécu le vide. Éric-Emmanuel Schmitt dit dans Heureux naufrage : « On est quand même dans la seule époque où, quand un garçon de 15 ans demande à son père : “Quel est le sens de la vie?”, le père se tait. » Alors, ce n’est pas étonnant que Stéphane Archambault, jeune compositeur et interprète, père de famille, entérine, affirmant dans le même documentaire : « Du jour au lendemain, on s’est sentis abandonnés […]. On a arrêté de chercher. Il y a tellement de vide autour qu’on s’est concentré sur autre chose et on a arrêté de regarder notre vide dans les yeux. Moi, […] je pense qu’il faut prendre notre vide en main. »

Plusieurs des jeunes sont encore « concentrés » sur autre chose, comme les technologies de la communication (Facebook, textos, etc.) ou les jeux, ou le plaisir immédiat, ou le boulot simplement, bref, tout ce qui empêche de regarder son vide en face. Aujourd’hui, les gens sont connectés au monde entier, mais pas à leur intériorité. Cependant, d’autres ont voulu regarder leur vide dans les yeux alors qu’ils vivaient l’effondrement des grandes utopies politiques et la désillusion du libéralisme. Ceux et celles-là ont bien été représentés par les Indignés du square Victoria, ces 99 % d’exclus qui manifestaient contre les 1 % qui se bourraient les poches, ces sans foi ni loi bien représentés par les banquiers du Square. Ces jeunes, comme d’autres jeunes qui surgissent aujourd’hui de tous côtés, ont décidé de regarder profondément en eux et, au lieu d’y trouver seulement du vide, il y ont trouvé un feu, une présence, une petite voix, celle qui se fait entendre quand on prend conscience des injustices qui nous entourent et que monte en soi l’indignation, que surgit ce besoin de s’engager pour qu’un autre monde soit possible.

C’est là qu’on réalise la nécessité de recréer l’expression de la foi chrétienne dans la culture contemporaine de ces jeunes qui s’ouvrent au spirituel, à l’expérience mystique, c’est-à-dire à l’écoute de cette petite voix, l’attention à cette présence en nous. Le défi d’avoir une religion pertinente n’est pas un défi neuf. Jésus lui-même, dans son dialogue avec la Samaritaine, relativise les institutions religieuses et en appelle à une expérience authentique de foi avant quoi que ce soit : «L’heure vient, dit-il, où ce ne sera ni sur cette montagne ni à Jérusalem que vous adorerez le Père. L’heure vient, et elle est déjà venue, où les vrais adorateurs adoreront le Père en esprit et en vérité.» (Jean 4, 1-30)

D’où nous viendra l’espoir? Comme le chante Damien Robitaille dans le documentaire  « Y a-t-il quelqu’un?»… « Quelqu’un que je pourrais suivre, qui pourrait m’aider à vivre? » Dans notre société occidentale qui a été marquée en profondeur par les valeurs chrétiennes, l’Évangile est toujours capable de faire du sens, sens compris comme signification et comme direction. L’amour, le pardon, la solidarité avec les plus démunis, la justice, l’humilité… seront toujours des chemins d’humanité à célébrer qui nous permettront d’incarner le rêve de Dieu pour les humains.

Si le naufrage avait permis de quitter des institutions vides de sens pour accéder à une foi vraie qui se partage, se célèbre, nous propulse avant en solidarité avec les exclus, il aura été un heureux naufrage et un autre monde pourra être possible.

1. Guillaume Tremblay, L’Heureux naufrage. L’ère du vide d’une société postchrétienne, documentaire, 2014.

2. Simon Pierre Arnold, Conférence à la librairie Paulines, juin 2013.

3. « Y a-t-il quelqu'un? » par Damien Robitaille.

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