Pourquoi créer?

L'artiste, par l'acte de création, n'est-il pas celui qui dépasse le réel pour insuffler de l'invisible dans la vie quotidienne, pour redonner de la vie à ce qui en manque? Extrait d'un texte essentiel de l'auteur et philosophe Pierre Bertrand.

La création est un acte ou un événement que nous ne maîtrisons pas, qui nous arrive bien plus que nous en décidons, qui nous surprend, auquel il faut s’ouvrir tout autant que le devra ensuite le spectateur de l’œuvre montrée. Quelque chose d’essentiel se passe pour l’être humain dans l’acte de création. L’homme est incapable d’être à la hauteur du mystère incommensurable du monde et du mystère, tout aussi incommensurable, de sa propre vie. Il est jeté dans l’existence, il n’en croit pas ses yeux. Naissent en lui des sensations, des perceptions, des impressions, des conceptions qui le dépassent, qui sont trop fortes pour lui, trop belles ou trop terribles. Sans cesse, il risque d’être bouleversé par ce qui lui arrive, affecté en profondeur, déséquilibré, blessé. S’il est vrai que le monde, l’univers, le cosmos (fût-il microscopique), Dieu ou la Nature − peu importe le nom −, peut se comprendre comme un immense, un infini processus de création, l’individu humain singulier qui apparaît en lui est complètement dépassé, abasourdi, écrasé, bouche bée.

Ce n’est pas d’ailleurs par le seul cosmos que l’individu est dépassé, mais également par des événements qui ne cessent de survenir au fil de sa vie quotidienne, telle rencontre, telle vision, telle sensation, telle question sans réponse, telle relation, telle épreuve. Que faire de toutes les sensations, de toutes les impressions, de toutes les questions? Ne s’agit-il pas là d’un véritable chaos? N’est-il pas dangereux de vivre dans le chaos? Ne frôlons-nous pas l’absence de sens, l’absurdité? Et comme si la dimension métaphysique de l’existence n’était pas suffisante, nous sommes aux prises avec une réalité politique, sociale, économique qui laisse grandement à désirer.

Que faire de ce trop-plein de questions, d’angoisse, d’énergie, de vitalité? Ne risque-t-il pas de nous tuer, ou du moins de nous blesser, si nous ne lui offrons pas un exutoire? Créer ne consiste-t-il pas à transformer le négatif en positif, la folie en grande santé, le chaos dangereux en cosmos dans lequel nous puissions vivre et nous épanouir? Créer ne consiste-t-il pas à dire le non-dit, à montrer l’invisible? La fonction de l’art, disait Paul Knee, ne consiste pas à reproduire le visible, mais à rendre visible. Le visible, tel en tout cas qu’il est sélectionné par les forces dominant la culture officielle, ne cesse d’être « reproduit » jusqu’au dégoût, dans ce qu’on pourrait appeler un continuel lavage de cerveau et de l’œil. Mais que refoule-t-il, que laisse-t-il dans l’ombre, de quel souterrain massacre son éclosion est-elle le prix, pour parodier ici une formule d’Antonin Artaud? C’est parce que l’homme est incapable de vivre dans la réalité telle qu’elle a été aménagée par le conditionnement de la culture et de la société, parce que cette réalité est par trop étriquée, qu’elle ne tient pas compte de ce qui se passe en lui dans le silence et la solitude qu’il est amené à créer et à relier de cette façon la dimension humaine de la réalité à une dimension plus haute, celle qui a cours d’ores et déjà, l’impersonnelle et singulière création en quoi consiste le monde, Dieu ou Nature. L’être humain crée par instinct de survie, pour continuer à vivre, avec tout ce que ce mot implique de fort et d’énigmatique. Par instinct de survie, l’homme devient artiste.

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La vie qui est au noyau de tout ce qui peut avoir lieu, qui est le point de vue où nous nous trouvons, est prise comme allant de soi et, pour cette raison, négligée. N’insiste-t-elle pas pour être prise en compte, tout invisible qu’elle soit, n’est-ce pas elle, toute mystérieuse, que l’artiste met en avant en faisant confiance à ce qu’il sent, à ce qu’il perçoit et à ce qu’il pense, même si cela va à l’encontre des vérités établies et des autres consensus irréfléchis sur lesquels, trop souvent, se fondent les sociétés? Pour créer, ne faut-il pas sortir de la sphère de l’objet ou de l’extériorité et explorer la sphère de l’intériorité ou de la vie?

Extrait du livre Pourquoi créer? de Pierre Bertrand (Montréal, Liber, 2009, p. 11-13).

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