Pour une identité façonnée par l’hospitalité

Aujourd’hui particulièrement et ici au Québec, on ne peut passer à côté de l’accueil de l’étranger, surtout si nous sommes chrétiens. Pourquoi ne pas marcher à la suite de Jésus en regardant les choses autrement?

Pour comprendre l’originalité du secteur Vivre ensemble, il faut peut-être revenir à sa création. À la fondation du Centre justice et foi (CJF), en 1983, le premier directeur – Julien Harvey, s.j. – avait insisté pour que l’enjeu de l’accueil des immigrants au Québec soit une préoccupation majeure de ce nouveau centre jésuite d’analyse sociale. Il était sensible aux situations d’injustices, celles qui sont vécues par des personnes immigrantes en particulier, et il œuvrait avec conviction à ce que toute personne puisse vivre dignement. Il venait d’ailleurs tout juste de répondre à un mandat important (1981) – de son confrère et ministre de l’Immigration Jacques Couture, s.j. – concernant la situation de nombreux sans-papiers haïtiens. Il avait alors enquêté à ce sujet, puis plaidé et obtenu à l’époque la régularisation de 4 300 Haïtiens.

Le choix d’inclure au sein du CJF un secteur porteur de cet enjeu, en 1985 comme aujourd’hui, demeure une pratique rare et pourtant indispensable. L’immigration, l’interculturel, le pluralisme sont trop souvent des questions laissées à des organismes spécialisés, et encore plus fréquemment aux immigrants eux-mêmes. L’intuition heureuse du CJF a été de mettre en discussion permanente les enjeux des migrants avec les autres questions de justice sociale. Réfléchir le Québec et le monde à partir des conséquences – des choix économiques, sociaux et politiques – que subissent les personnes les plus vulnérables, incluant les expériences d’exil que plusieurs d’entre elles doivent vivre. Penser l’immigration non pas comme une question marginale ou de manière utilitariste mais comme une question centrale de notre projet de société et de l’ordre du monde. Lutter contre les injustices pour tous et toutes en se demandant comment les personnes migrantes vivent ces réalités afin que les solutions proposées ne les marginalisent davantage.

Julien saisissait l’importance grandissante du défi d’accueillir des gens de toutes origines au Québec et de bâtir une société de convivialité. Il était persuadé qu’il fallait intervenir auprès de la population québécoise pour lui permettre de comprendre et d’apprivoiser cette nouvelle réalité. Il croyait tout aussi fermement qu’il fallait encourager les personnes issues de l’immigration à s’approprier la réalité actuelle et le patrimoine du Québec. Il aspirait à ce que les uns et les autres développent ensemble une « culture publique commune » fondée sur l’héritage du peuple québécois, attentive à la nouvelle composition de la population qui habitait le territoire et à l’apport des nouveaux arrivants.

Dans la foulée de l’intuition de Julien, une des contributions majeures du secteur Vivre ensemble est celle de nous aider à faire le choix d’une identité personnelle, collective ou religieuse façonnée par l’hospitalité. Nous sommes invités à ne pas nous laisser envahir par les approches politico-économiques qui valorisent la sécurité, la compétitivité, la performance et le chacun pour soi au détriment d’une solidarité sociale et internationale. Vivre ensemble nous permet de saisir que ce n’est pas l’autre, le différent, l’étranger qui fragilise notre identité ou contribue à l’effritement des liens sociaux. Au contraire, c’est le refus de mettre la justice sociale et la dignité humaine au cœur de nos décisions qui est la véritable menace, qui met en danger notre humanité. Car la rencontre de l’autre différent nous plonge au cœur du mystère humain et divin.

Noël qui approche est la fête de ce Dieu qui a choisi de se révéler par le plus petit et le plus vulnérable d’entre nous, qui a voulu nous déstabiliser pour nous permettre de saisir l’essentiel. Pourquoi ne pas marcher à la suite de Jésus en accueillant l’imprévisible, en regardant les choses autrement, en apprenant à saisir Dieu dans une démarche d’accueil de celui ou de celle qui nous permet de réaliser des déplacements intérieurs, mais aussi bien concrets dans nos vies. Pourquoi ne pas vivre l’Avent cette année comme un temps privilégié pour « libérer nos cerveaux occupés », pour trier les émotions que l’accueil de l’étranger et de l’étrangère provoquent en nous. Cela permettrait de déconstruire les préjugés qui déforment notre regard sur l’autre pour faire de la place dans nos vies à l’accueil de l’a-A-utre différent-e.

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