Pour une foi critique et engagée socialement

Le Centre justice et foi de Montréal est une perle rare de notre héritage chrétien, semée dans la tradition jésuite. À l’occasion de son 30e anniversaire, une entrevue avec la directrice, Élisabeth Garant, nous en fait faire le tour.

Le Centre justice et foi (CJF) est un centre d’analyse sociale, un lieu de recherche et d’engagement, qui porte un projet de société pour le Québec, projet ancré dans un parti pris avec les citoyens les plus vulnérables de notre société. Mme Garant précise : « Trois éléments de l’identité du centre méritent d’être soulignés. Premièrement, le centre est un carrefour. Des intellectuels, des artistes, des militants de différents milieux, horizons et perspectives se retrouvent pour partager leurs réflexions sur des questions fondamentales pour notre société. Cela se reflète particulièrement dans les numéros de la revue Relations, les soirées et séminaires thématiques. Deuxièmement, l’analyse sociale est développée dans une perspective de justice sociale qui part des engagements sociaux des participants et vise la prise de position et l’engagement. Troisièmement, nous sommes un centre chrétien jésuite qui se situe dans la tradition évangélique et ignatienne. Nous adoptons une posture solidaire, mais critique autant sur les enjeux d’Église que de la société. Le centre est un lieu de réflexion en solidarité avec ce qui se passe dans notre monde. L’engagement chrétien s’en nourrit. »

Contexte originel

Dans quelle terre a bien pu pousser un tel arbre? Lors du premier Synode mondial des évêques (1971) sur « La justice dans le monde », des jésuites, dont le canadien Bill Ryan, furent très impliqués dans la rédaction du document adopté. À l’invitation insistante des évêques du Sud, il s’agissait de donner des mains aux intuitions de Vatican II concernant la place des appauvris dans le monde et de préciser comment l’Église s’impliquerait en justice sociale. Dans cette foulée, se tiendra la 32e Congrégation générale (1976), qui est souvent présentée comme une « refondation de la Compagnie de Jésus », sous le leadership de Pedro Arrupe, alors général de la Compagnie. Il en sortira le fameux décret 3 « Défi pour notre mission aujourd’hui »1 qui établit un lien indissociable entre la foi et la justice sociale et invite tous les jésuites à œuvrer pour la justice. Cela amènera la création de centres sociaux dans différentes régions du monde.

Au Québec, alors que Bernard Carrière est provincial, le tout se traduira, en 1983, par le rassemblement des œuvres sociales des jésuites : la revue Relations (1941), la bibliothèque de sciences sociales, les soirées de débats publics et la maison d’édition Bellarmin. Ainsi, le CJF est fondé. La première équipe comprend Julien Harvey comme directeur, Albert Beaudry comme responsable de la revue Relations, Karl Lévêque aux soirées publiques, Guy Paiement dans l’action sur le terrain et Ginette Boyer à l’équipe de production de la revue Relations, celle qui porte la cause des femmes et ouvrira la voie à d’autres femmes. Dès 1985, suivant l’intuition de Julien Harvey, le pôle immigration se met en place. Avant de devenir directeur du centre, Julien Harvey avait réalisé une étude sur les clandestins haïtiens à la demande de Jacques Couture, jésuite, alors ministre de l’Immigration, et obtenu la régulation massive de 4 000 Haïtiens. C’est dans cette foulée qu’il désire accorder une attention particulière à l’immigration au sein du centre social. « La question de l’immigration est jugée majeure pour l’avenir du Québec et fondamentale comme test d’élaboration d’un projet collectif de justice sociale. Aucune autre organisation ne traite ainsi de l’enjeu de la diversité et de l’immigration de façon permanente et centrale en dialogue constant avec les autres dimensions d’un projet de société », d’affirmer Mme Garant. L’immigration est ainsi identifiée au secteur des communautés culturelles qui s’appellera plus tard « Vivre ensemble ». (Voir à ce sujet le webzine Sentiersdefoi.info vol. 7 no 6)

Place aux femmes

Ce qui est remarquable dans la vie du Centre justice et foi, c’est la grande autonomie qui lui est accordée par la Compagnie de Jésus. La récente lettre de la directrice interpellant vivement les évêques canadiens (blogue soutenonsdetp) sur la situation à Développement et Paix et sur leur silence dans la crise économique en témoigne. Remarquable surtout la place laissée aux responsabilités laïques, en particulier aux femmes. Ainsi, des femmes comme Ginette Boyer, Gisèle Turcot, Carolyn Sharp et d’autres y ont joué des rôles importants. La première femme à devenir directrice d’un centre social jésuite dans le monde sera Élisabeth Garant en 2007. Cette dernière reconnaît avec le sourire : « Les jésuites se sont laissé bousculer par les femmes et l’analyse féministe. Pour une « gang de vieux garçons célibataires », comme le disait l’un d’entre eux, c’est intéressant que la condition des femmes ait été prioritaire. » Cette ouverture sur le monde se manifeste aussi dans un désir de s’associer avec des groupes et des personnes qui œuvrent à la justice sociale et qui ne soient pas nécessairement chrétiens. L’engagement, la compétence et l’expertise en regard de la justice sociale étant les critères de choix. Également digne de mention, la priorité au discernement et au travail d’équipe dans le fonctionnement du centre. On doit beaucoup à Fernand Jutras qui, au début des années 1990, permet au centre de se structurer davantage et de constituer une véritable équipe qui devient responsable d’incarner les intuitions de départ, année après année. Et cela demeure même s’il n’y a plus de jésuites qui travaillent régulièrement au centre depuis 2007.

Le centre jouit d’une réputation solide dans la société québécoise et canadienne, réputation de compétence, d’intégrité et d’audace. « Le centre est membre de nombreuses coalitions et est partie prenante d’espaces de concertation, ajoute Mme Garant, comme le Collectif pour un Québec sans pauvreté, Échec à la guerre, Pas de démocratie sans voix jusqu’à la coalition de 53 organismes qui demandent une enquête publique et indépendante sur les opérations policières du « printemps érable » (liste sur leur site). Il s’est impliqué dans les grands enjeux sociaux de notre époque : la déconfessionnalisation scolaire, la laïcité lors de la Commission Bouchard-Taylor, les lois qui touchent l’immigration et la langue, les questions de justice sociale, en particulier le néolibéralisme, l’exploitation des ressources naturelles et, bien sûr, toute question concernant la condition des femmes, dans l’Église (égalité, morale sexuelle et accès au sacerdoce) et la société. Des questionnements tout en nuance qui partent de l’expérience des femmes et de leur réflexion dans des structures patriarcales (Église et société). »

Pour la directrice, « le centre est une œuvre merveilleuse. Dans une époque où la foi se replie sur le religieux et le liturgique, où la société de consommation domine tout et où la réflexion intellectuelle sur les questions complexes est méprisée sinon évacuée, le centre a plus de pertinence que jamais et fait « œuvre de Dieu » dans la société. »

1. Voir www.jesuites.com/compagnons/35cg/decrets/3.htm.

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