Pour parler à l’humain… tel qu’il est

Science et foi. Y a-t-il incompatibilité entre ces deux domaines de l’expérience humaine? S’agirait-il plutôt d’indifférence réciproque? Ou peut-être encore s’agit-il d’une sorte de complémentarité, d’apport mutuel?

« Une trouvaille qui ébranle l’Église. » Ainsi intitule-t-on, dans un quotidien de Québec de février, la supposée découverte du tombeau où reposeraient les restes de Jésus, de Marie-Madeleine et de leur fils Judas. Or ce titre est révélateur d’une confusion fréquente dans les types d’enjeux en cause : d’une part, une découverte archéologique, donc une démarche qui se prétend scientifique, et d’autre part, le positionnement d’une institution en regard de ce qui en constitue le fondement, la foi. Dans ce cas-ci, les chrétiens peuvent dormir tranquilles, puisqu’il n’y a pas l’ombre du commencement d’une preuve solide pour soutenir les avancées en cause. Ce qui n’empêche cependant pas de s’interroger sur les rapports entre science et foi. Y a-t-il incompatibilité entre ces deux domaines de l’expérience humaine? S’agirait-il plutôt d’indifférence réciproque? Ou peut-être encore s’agit-il d’une sorte de complémentarité, d’apport mutuel?

Si l’on postule l’incompatibilité entre science et foi, et donc leur exclusion mutuelle, c’est qu’on considère que les deux types d’affirmation ont le même objet; en conséquence, adopter les vues de l’un impliquerait de rejeter celles de l’autre. Cas typique : les récits bibliques de la création. Doit-on voir les choses comme le dit la Bible, ou comme le dit la science? On sait tous comment plusieurs groupes continuent à croire dur comme fer à la valeur scientifique des textes de la Genèse. Pour ces groupes, affirmer que Dieu n’a pas créé le monde en sept jours ou que le jardin d’Éden n’a jamais existé à un endroit précis sur terre, c’est mettre en doute la valeur du texte biblique, donc renier la foi. Car si la Bible dit vrai, elle doit selon eux dire vrai à tous les niveaux, dans tous les domaines. Et inversement, tout discours scientifique qui présente les choses de façon différente de ce qu’en présente le texte sacré est forcément dans l’erreur.

Bien sûr, la science ne connaît pas encore le fin mot de l’évolution du monde des origines à nos jours. Cependant, certains acquis sont désormais irréfutables. Les découvertes paléontologiques paléontologiques et archéologiques obligent à considérer la lente transformation d’un primate en être humain, processus qui nécessita des millions d’années. La découverte d’objets célestes situés à plusieurs milliers d’années-lumière1 montre bien elle aussi que les chiffres bibliques ne présentent aucun fondement scientifique. Il faut bien l’admettre, les chercheurs scientifiques sont bien mieux placés pour nous parler de la nature de la matière que ces vieux écrits religieux! En conséquence, si l’on continue à considérer que science et religion ont le même objet, il faut conclure à l’incompatibilité et, les preuves en sont patentes, à la suprématie du discours scientifique.

Or, s’il apparaît clairement que l’objet du discours scientifique, c’est la compréhension des forces qui gouvernent la nature, est-ce bien celui des écrits religieux? Une analyse un peu approfondie montrerait assez rapidement que le récit biblique de la création, comme d’ailleurs tout récit cosmogonique, a un but tout autre : il s’agit, dans tous ces cas, d’une proposition de sens, d’une « légende », au sens premier du terme, à savoir une clé de lecture de l’expérience humaine fondamentale. J’insiste sur le premier mot utilisé ci-dessus : il s’agit d’une proposition de sens. Car si la science tend à s’imposer par sa propre force de conviction2, le discours religieux, pour sa part, ne peut pas, et de toute façon ne doit pas, sous peine d’intégrisme, prétendre à l’évidence. Il ne peut s’agir en cette matière que d’une invitation à considérer l’intérêt que présente tel ou tel discours religieux en regard du sens de la vie et des autres questionnements existentiels. Pour le dire simplement, aucun discours scientifique, s’intéressant au « comment ça marche », ne pourra jamais répondre aux questions du « pourquoi » : pourquoi y a-t-il de l’être plutôt que rien? Et, surtout, pourquoi existe-t-il un être capable de se demander « pourquoi »? Ce genre de questions relève de la métaphysique et de la religion.

Est-ce à dire que, ne portant pas sur le même objet, science et foi sont renvoyées dos à dos, dans une indifférence réciproque? Nous venons de voir que ces deux discours, s’ils n’ont pas le même objet, ont pourtant le même sujet : l’être humain et le monde dans lequel il vit. Ils sont donc non seulement complémentaires dans ce qu’ils affirment de l’existence humaine, mais nous pensons qu’il peut s’agir d’un apport mutuel, bien que cet apport ne soit pas en proportion égale.

Il est vrai que ce que la science peut tirer de la religion se résume à peu de choses. En fait, c’est plutôt « l’homme de science » qui, dans certains questionnements éthiques, peut trouver intérêt à prendre en compte l’humanisme et les repères moraux d’une tradition religieuse. Mais la démarche scientifique proprement dite, elle, n’a pas à considérer Dieu dans ses paramètres d’étude. Pourquoi? Parce que la science observe et étudie le monde, alors que Dieu, s’il existe, est par définition hors du monde.

Par contre, la foi, pour se comprendre elle-même toujours mieux, trouvera énormément de profit à écouter le discours scientifique, afin d’atteindre son objectif propre qui est de proposer une compréhension du monde et de la vie plus cohérente avec la nature réelle des choses, donc plus apte à rejoindre l’humain dans sa vérité fondamentale, bref à considérer l’humain tel qu’il est.

Dans un souci d’honorer ma propre tradition et même mon propre cheminement personnel, je conclurai en affirmant que, même s’il est clair qu’il n’en a pas toujours été ainsi, la foi catholique a aujourd’hui liquidé son contentieux face à la science, pour entrer dans une conception franchement sereine, convaincue que, chaque fois que la science met au jour avec une finesse toujours plus grande l’extraordinaire mécanique de l’univers physique, elle ne peut qu’exalter la grandeur de Celui qui a souhaité que cet univers existe. Bien plus, le chrétien a l’audace de croire que le motif même de l’existence de cet univers, c’est de créer un espace vital où pourrait évoluer un être capable de l’accueillir et de conclure une Alliance avec Lui. C’est le grand mystère de l’Incarnation! Mais ça, ce n’est plus de la science…

1. Le plus lointain objet céleste découvert à ce jour est situé à plus de 14 milliards d'années lumière, ce qui signifie que l'univers a au moins cet âge!

2. Ce à quoi il faudrait pourtant apporter quelques nuances : il n'est pas difficile de démontrer que toute démarche scientifique repose elle aussi sur un certain « acte de foi » en un certain modèle, ce qu'on appelle un paradigme, jugé comme valide jusqu'à ce qu'un autre soit l'englobe soit le supplante carrément!

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