Pierre Falardeau : une voix crie dans le désert

Les funérailles de ce cinéaste et auteur ont été l’occasion de connaître davantage l’homme, ses motivations et son message.

À la surprise de plusieurs, l’homme, décédé d’un cancer à 62 ans, avait choisi un service religieux dans une église catholique, l’église Saint-Jean-Baptiste, ce prophète qui criait dans le désert, dénonçant les puissants et appelant à changer de vie. Il avait même choisi les textes et les chants. En ce samedi pluvieux, l’église s’est vite remplie de Québécoises et Québécois venus rendre un dernier hommage à l’homme au franc parler, au cinéaste, au pamphlétaire, au militant indépendantiste. Beaucoup d’émotion dans l’air. À l’arrivée du corps, longue ovation debout. Falardeau reconnu par le sensus populi. On sent un grand respect. Lorsque j’ai demandé à certains ce qu’ils étaient venus faire ici, Terry Kennedy, professeur d’histoire descendu de Sept-Îles exprès pour l’occasion dira : « Saluer un homme fier et debout, courageux, capable de dénoncer, droit comme un poteau. Ça, c’est rare! » Un autre dira : « Pour un homme honnête et intègre capable de reconnaître ses bévues ». Car il reconnaissait ses écarts de langage. J’ai aussi entendu : « Il avait de la résilience. Il a persévéré. C’est un grand citoyen. » Un autre constate : « Comme peuple québécois, on est trop tapis. On manque de confiance. Il nous inspirait. »

Le président de la célébration, Guy Paiement, jésuite, donne le ton dès le départ en rappelant que Jean le Baptiste, comme Pierre, fustigeait les autorités qui bloquaient le changement vers un monde plus juste. Il me rappelle le prophète Jérémie qui ne pouvait s’empêcher de dénoncer les violences, car c’était à l’intérieur de lui comme un feu dévorant (Jr 20, 7-9). Comme première Parole, Romains 8 : « En effet, ceux-là sont fils de Dieu qui sont conduits par l’Esprit de Dieu : vous n’avez pas reçu un esprit qui vous rende esclaves… » Suit un psaume qui en dit long sur sa confiance : « Le Seigneur est ma lumière et mon salut, de qui aurais-je crainte? » En effet, il avait un esprit d’audace et de liberté, et non de peur. Et la pièce maîtresse, l’évangile de Luc (11, 37-53) où Jésus, invité chez un pharisien, tombe à bras raccourcis sur les pharisiens et les scribes : « Malheur à vous… hypocrites qui laissez de côté la justice et l’amour de Dieu. Vous aussi légistes… qui chargez les hommes de fardeaux accablants… » « Cette charge contre le pouvoir causera sa perte », de rappeler Guy Paiement.

Il poursuit : « Car il dérange les riches et les puissants dans leurs privilèges. C’est qu’il est habité par une passion qui a dévoré toute sa vie, que tous aient accès à la table, soient traités avec dignité. Qu’il n’y ait pas d’exclus. En nous rappelant son geste de serviteur lavant les pieds de ses disciples, Jésus nous invitait à exercer le pouvoir dans l’intérêt de tous, à redistribuer richesses, savoirs et pouvoirs autrement. » Revenant à la lettre de Paul, le président d’assemblée rappelle que Jésus était convaincu d’être habité par le Souffle de Dieu. « Tous ceux et celles qui se font solidaires de leurs frères et sœurs participent de ce Souffle. On ne pourra faire taire leur voix. » Tout le monde a très bien compris pourquoi Pierre Falardeau avait choisi cet épisode de l’évangile. « Falardeau a voulu faire sien le destin de tout un peuple. Un peuple dépossédé par les puissants et leurs intrigues. Il mérite notre admiration », dira Guy Paiement. L’homélie comme l’évangile seront applaudis chaleureusement. Un amen du cœur.

Après son ami Julien Poulin, son fils Jules dénoncera la complicité des médias avec les pouvoirs établis et lui rendra un vibrant témoignage, dédiant son propos à tous ceux et celles qui luttent pour la liberté : « Le combat pour la liberté est le plus dur des combats, mais le plus beau. Tu m’as donné le goût de me battre chaque jour pour la liberté. » D’ailleurs, le titre de son dernier livre le dit clairement : Rien n’est plus précieux que la liberté et l’indépendance (Ho Chi Minh). Pierre Vadeboncœur, dans un hommage lu sur place par le comédien Luc Picard et paru dans Le Devoir du 3 octobre1 dira ceci de la qualité particulière ressortant de ses paroles comme de ses actes : « C’était, tout au fond, la bonté. La justice aussi, non pas une justice froide, mais plutôt celle, surabondante, non négative, dont on s’inspire pour rendre leur dû à ceux qui le réclament avec besoin : le peuple, la nation, les laissés-pour-compte. » En leur nom, « il s’est tenu debout et nous invite à faire de même, debout dans une attitude de ressuscité », conclura Guy Paiement.

1. Le Devoir, cahier H, page 6. D'ailleurs, Le Devoir du samedi 3 octobre lui consacre un cahier complet.

Œuvres cinématographiques

Continuons le combat (1971), À mort (1972), Les Canadiens sont là (1973), La Magra (1975), À force de courage (1977), Pea soup (1978), Speak White (1980), Elvis Gratton (1981), suivi de plusieurs autres, Le Party, sur le monde carcéral (1989), Le Steak (1992), Le temps des bouffons sur l’establishment canadien (1993), Octobre sur la crise d’octobre (1994), 15 février 1839 sur le patriote Chevalier de Lorimier (2000).

Quelques livres

Pierre Falardeau, La liberté n’est pas une marque de yogourt, Stanké, 1995.

Pierre Falardeau, Rien n’est plus précieux que la liberté et l’indépendance, V. L. B., 2009.

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