De la métaphore à la théologie du sentier

Nous livrons ici, en guise d'héritage en quelque sorte, une réflexion sur la métaphore du sentier qui a présidé autant à la fondation de l'organisme qu'à la création du webzine par la suite. Une image riche, lourde de sens, qui a guidé la marche vers une théologie et une pratique engagées qui font appel... aux pieds.

Je présenterai ma réflexion sur le webzine Sentiersdefoi.info en deux temps. Tout d’abord, je vous ferai part d’une réflexion générale sur la métaphore du sentier qui s’inscrit aussi bien dans le titre du webzine que dans le nom de l’organisme qui le produit et, du même coup, je montrerai les différentes articulations concrètes de cette métaphore au début de l’organisme, puis à la création du webzine.

Dans un deuxième temps, il s ’agira de comprendre la posture du webzine, de voir comment les trois chroniques de fond de chaque numéro tentent de montrer que la pratique de la foi en Jésus Christ ne se réduit pas aux modèles institutionnels dominants, mais qu’elle se vit déjà autrement dans des lieux minoritaires, marginaux, voire inédits.

Premier temps : de la métaphore du sentier à ses articulations dans l’histoire de l’organisme

La métaphore du sentier tient de l’opposition de deux types de lieux qui ont chacun leurs propres caractéristiques. D’un côté, on trouve le sentier : cela va de la traverse interdite mais fréquentée du gazon d’un parc à la piste plus ou moins claire dans le sous-bois; de l’autre côté, il y a la voie officielle : les grandes allées du même parc, un chemin bien balisé ou encore le cadastre formel de la ville. D’un côté, c’est l’improvisé avec ce que cela suppose de liberté, voire de solitude et d’angoisse; de l’autre, se déploient le structuré, le hiérarchisé, avec ses exigences de conformisme et le sentiment de sécurité. D’un côté, la fragilité, le risque, l’inédit; de l’autre, le droit, le pouvoir, voire le mépris.

À ses débuts, l’organisme Sentiers de foi se voulait un service d’accueil et d’accompagnement de personnes qui, tout en ayant pris des distances par rapport à l’Église, se questionnaient encore sur leur relation à l’institution. Il ne s’agissait pas de les ramener au bercail. Le fondateur insistait pour que l’on respecte le cheminement de chacun et chacune. On peut cependant se demander si la relation était symétrique et jusqu’où l’institution ne restait pas le lieu prépondérant par rapport à un sentier qui, faute d’être thématisé, apparaissait alors plus ou moins comme une espèce de non-lieu.

La formule de l’entrevue individuelle était complexe et onéreuse. On dut y renoncer après une quinzaine d’années. S’ensuivit alors un certain temps de recherche. Enfin, il y a une quinzaine d’années, la conjoncture apparaissait différemment. La grande majorité des catholiques québécois avait quitté une Église cléricale, identitaire, obsédée par quelques problèmes moraux qui réduisaient son action à la pratique liturgique. « Une Église en vacances de sa culture », comme l’avait écrit Fernand Dumont. Cet écart ne signifiait cependant pas toujours un rejet de la foi. Pour plusieurs, il manifestait un besoin, un désir d’expressions plus pertinentes de la foi.

Ce qui nous a amenés à poser l’hypothèse suivante : ces croyantes et croyants « hors cadre », pour dispersés qu’ils soient, ne sont pas voués à l’isolement, à une espèce de non-lieu. Ils trouveraient peut-être à pallier le déficit institutionnel s’ils pouvaient entrer en contact avec d’autres croyants et croyantes qui vivent des situations homologues. La Toile, l’Internet permet en effet de multiplier ce genre de liens de façon relativement peu coûteuse, d’où l’idée d’un webzine et du style informatique : des chroniques brèves de 750 mots environ.

Deuxième temps : la posture du webzine et l’articulation de ses principales chroniques

Notre mission était donc de se mettre au service de croyants et croyantes en sentier en faisant connaître leur propre pratique, ou encore en leur offrant de réfléchir à des pratiques qu’ils ne connaissaient pas ou connaissaient mal. Nous n’étions pas là pour proposer une doctrine ou une ligne éditoriale particulière. Nous voulions indiquer différentes manières de vivre la foi chrétienne en espérant que cela pourrait aider à tracer leur propre sentier.

Quels étaient les critères qui guidaient notre sélection? Il fallait que la pratique choisie ait peu de moyens de se faire connaître par elle-même. C’est ainsi que nous avons résisté à soutenir des campagnes diocésaines. Les ressources institutionnelles permettaient de faire ce genre de promotion. Par ailleurs, pour ne pas nous perdre dans l’avalanche de spiritualités offertes aujourd’hui, nous sentions le besoin de nous donner des balises pour choisir l’objet d’un numéro. Ainsi, la pratique choisie devait être québécoise et se référer relativement explicitement à la foi en Jésus Christ. Il fallait enfin assurer un équilibre entre les grands centres et les régions, voire entre les différentes confessions chrétiennes; privilégier les pratiques collectives et individuelles (2/3 par rapport à 1/3); enfin, résister à la répétition des thèmes.

Pour comprendre comment se traduit concrètement la présentation d’un sentier, j’esquisserai, avec des illustrations, l’articulation des trois chroniques de fond qui structurent chaque numéro : Itinéraire, Intériorité et Perspectives.

La première, l’Itinéraire, de type informative, présente la pratique concrète d’un sentier de foi. Un exemple de pratique collective : un collectif progressif réagit à un congrès eucharistique piétiste fortement centré sur l’adoration du saint-sacrement (voir cet article, vol. 3 no 15). Le collectif propose un manifeste pour voir l’eucharistie autrement. On conteste l‘idée d’une communion qui n’inclurait pas le combat pour une société juste. Deux exemples de pratiques individuelles : le film d’un cinéaste agnostique (voir cet article, vol. 3 no 3), aussi bien en termes religieux que politiques, qui trouve cependant que l’Église posait les bonnes questions et qui produit une trilogie qui a pour thème les vertus théologales : foi, espérance et charité; ou encore, les mémoires d’un aumônier de prison (voir cet article, vol. 6  no 3).

Deuxième chronique, l’Intériorité. On y trouve une citation, un poème ou une prière habituellement choisis, ou composés, par le sujet de l’Itinéraire parce qu’elle en manifeste l’esprit. Ma préférée reprend le message de la boîte vocale de l’aumônier de prison (Voir cet article, vol. 6 no 3).  Ce dernier y présente les excuses d’usage et la promesse de rappeler par les vœux suivants : « Je vous souhaite aujourd’hui de goûter la paix et de rencontrer sur votre route un regard d’amour. À bientôt. » Dans un monde souvent marqué par la violence et le désespoir, cette parole sans prosélytisme ouvre l’espace dans l’échec momentané de la communication.

Si Itinéraire comme Intériorité rendent compte de la réalité d’un sentier, la première par l’observation de ce qui s’y fait, la deuxième en offrant un exemple de sa spiritualité, la troisième chronique, Perspectives, est plutôt de type réflexif ou éditorial. Il ne s’agit cependant pas de l’éditorial classique qui juge de la valeur de la pratique, voire qui lui proposer de s’amender. Nous n’avions ni les capacités ni le goût de nous présenter comme juges ou conseillers. Nous cherchions seulement à voir ce que la pratique apportait de nouveau et ce qui, à la limite, pourrait enrichir ou renouveler les discours et les pratiques institutionnels. Ce qui constitue en fait la pointe de l’intervention de notre webzine.

C’est pourquoi je pendrai le temps d’illustrer cette dernière chronique en réécrivant, pour plus de clarté, celle que j’ai signée à l’occasion du manifeste Témoins d’une naissance (voir cet article, vol. 3 no 15). Cela permettra de fournir une illustration du genre de dialectique qui sous-tend la rédaction de cette chronique, qui est moins clôture du numéro qu’ouverture sur de nouvelles Perspectives. De plus, cela pourra offrir quelques éléments de la théologie qui soutient le projet Sentiersdefoi.info. Enfin, j’espère que certaines des personnes qui ont participé aux assises du Forum social mondial et du Forum mondial Théologie et libération cet été trouveront là des possibilités de penser et de vivre le monde autrement1.

J’en reviens à la chronique Perspectives elle-même. Elle portait sur le manifeste dont le sous-titre était « Une autre manière de voir l’eucharistie et l’avenir de l’Église ». D‘entrée de jeu, on doit reconnaître que le lancement de cette plaquette n’avait rien de l’ampleur économique et spectaculaire, voire de la reconnaissance des institutions publiques et ecclésiales, dont allait jouir le prochain Congrès eucharistique international. Et pourtant, elle ne manquait pas de prétentions.

On y contestait une stratégie pastorale, marquée de mélancolie pour le monde chrétien du Québec d’avant Vatican II et de la Révolution tranquille. On y refusait de réduire la dévotion eucharistique aux rapports individuels avec les restes de la Cène. On dénonçait le cléricalisme, l’ultramontanisme, sans compter les nombreuses exclusions de la table eucharistique. On y proposait une vision renouvelée et plus incarnée de l’eucharistie; une liturgie plus significative, moins hiérarchisée, qui se traduise en véritables communautés chrétiennes et par des engagements sociopolitiques dans le monde comme à l’intérieur même de l’Église. On espérait fortement la naissance d’une nouvelle Église. Signe de ce renouveau, on proposait de compléter l’approche de l’eucharistie-repas-communautaire par celle de l’eucharistie-lavement-des-pieds.

Cette proposition réunit les deux récits de la Cène : celui des évangiles synoptiques et de Paul, véritable moment fondateur de l’eucharistie (incitation à consommer pain et vin qui sont corps et sang de Jésus lui-même; injonction de faire cela en mémoire de lui), d’une part, et, d’autre part, dans l’évangile de Jean, le récit plus prosaïque et plus dramatique du lavement des pieds : nudité de Jésus, refus de Pierre, son revirement sous la menace du rejet, injonction de reprendre ce geste, d’en faire mémoire (cf. Jean 13, 1-15).

Pour comprendre l’écart entre les pratiques de l’institution et celles des signataires du manifeste, je suggère de réfléchir aux deux récits de la Cène et au rapport différencié que la tradition a entretenu avec l’un et l’autre. Le récit de la fondation de l’eucharistie a connu une fécondité étonnante dans l’histoire de l’Église, voire de la civilisation occidentale. On en a tiré une pléthore de pratiques : deux sacrements (l’eucharistie et l’ordre); une théorie métaphysique particulièrement forte (la transsubstantiation); le rituel de la messe avec toute la production musicale qui l’accompagne; la division des églises (chœur par rapport à nef) qui découle elle-même de la hiérarchie ecclésiale (clercs/laïcs).

Comparativement, le rapport institutionnel au récit du lavement des pieds frise l’insignifiance. Il se réduit à un élément liturgique, plus ou moins folklorique : chaque Jeudi saint, le célébrant lave symboliquement les pieds d’une douzaine de personnes qui n’en n’ont pas besoin. On ne participe pas à une grande liturgie les pieds sales. L’importance donnée à l’un et à l’autre des récits reproduit un écart analogue entre l’avenue et le sentier. À chaque heure du jour, sinon à chaque minute, il y a, quelque part sur la terre, un prêtre et quelques chrétiens, hommes ou femmes, qui obéissent à l’injonction de la mémoire eucharistique. Cependant, l’autre l’injonction de mémoire de la Cène a perdu son efficacité, son sens. Et pourquoi donc?

Pour ma part, je suggère qu’il y a sans doute là, premièrement, l’oubli de la portée du geste du lavement des pieds au temps de Jésus. Plus profondément, une pulsion à refouler le répugnant, surtout en contexte religieux. À l’époque de Jésus, comme sans doute aujourd’hui encore dans certaines vieilles villes traditionnelles orientales, on partage la rue avec plein d’animaux, et il s’avère difficile d’éviter de mettre les pieds dans leurs déjections. D’où la nécessité de se laver des pieds à l’entrée du temple ou de la maison. Il va sans dire que, si quelqu’un remplit cette tâche, ce ne peut être que quelqu’un d’indigne, une espèce d’intouchable, parce que « touche-merde ». Ce souvenir permet de comprendre les précautions de Jésus avant d’entreprendre sa tournée (il se dénude) ou le scandale de Pierre (que Jésus, pour lui maître par excellence, puisse s’abaisser jusque-là). Il permet aussi de comprendre le refoulement par la tradition de la radicalité de la révélation du Dieu de Jésus Christ. Zundel disait que Jésus lavant les pieds, c’est « Dieu aux pieds des humains ». Il use d’euphémisme : pour dire les choses dans leur crudité, « c’est Dieu qui torche ». Kénose. Un Dieu qui renonce à la puissance, qui se fait appeler père, parent, un Dieu humain. Comme les parents – le plus souvent les mères – qui doivent changer les couches, au sens propre comme au figuré.

Cette relecture du deuxième récit donne à penser : sur le répugnant que l’on traîne malgré nous (et Pierre n’y échappe pas); sur le devoir de se laisser laver et de laver si on veut suivre Jésus; sur la valeur de l’obéissance à la deuxième injonction de mémoire : le fait de se laver les uns les autres, de travailler à s’en sortir, individuellement ou collectivement, aurait-il un statut théologique comparable au sacrement de l’eucharistie?

1. Le dernier point Perspectives a certes pris des dimensions disproportionnées. Ma seule excuse était d’illustrer, dans cette rédaction qui a quelque chose de testamentaire, les possibilités de la mise en dialectique entre des pratiques de foi qui n’ont pas le même poids. En l’occurrence, la dissymétrie entre le manifeste et le congrès international s’est doublée de celle qui existe aussi entre les récits des deux injonctions de la Cène.

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