Jésus, l’homme du repas partagé

Jésus a été l’homme du repas, l’homme des relations humaines de proximité. Si on retrouvait le sens de la parole et du pain partagés.

Si Iéschoua (Jésus) était un rabbi itinérant, marchant de village en village, le repas n’en était pas moins important dans sa vie, d’après les évangiles. Combien de fois n’a-t-il pas mangé avec ses disciples ou avec les foules, en multipliant les pains? On l’imagine aussi autour d’un repas chez ses amies Marthe et Marie (Lc 10, 38-42 – sans oublier son ami Lazare, chez Jn 11) ou dans l’intimité, chez la belle-mère de Pierre (Mt 8, 14-16). Oui, il aimait se réjouir à l’occasion de fêtes, comme en témoignent les noces de Cana (Jn 2, 1-11). À tel point qu’on a pu dire de lui qu’il se conduisait comme « un glouton et un ivrogne » (Lc 7, 34), parce qu’il osait manger avec des collaborateurs de l’occupant, des publicains et des pécheurs comme Zachée (Lc 19, 1-9) ou se faire laver les pieds par une « pécheresse » (Lc 7, 36-50) devant les yeux ahuris d’un pharisien qui l’invitait à sa table. Lui qui questionne volontiers les codes de pureté pour les repas (Mc 7, 1-23) et invite ses auditeurs à occuper la dernière place lors de festins ou à ne pas négliger les pauvres, qui d’ailleurs auront une place de choix lors du grand banquet de la fin des temps (Lc 14, 7-24) n’hésite pas non plus à manger avec les pharisiens (Lc 14, 1ss)… Aussi, son émotion, lors de son dernier repas, ne s’explique-t-elle pas également du fait que celui-ci allait parachever tous les autres?

Mais pourquoi la table a-t-elle si peu d’importance aujourd’hui dans la vie chrétienne? Pourquoi la théologie catholique de l’Eucharistie s’est-elle progressivement centrée sur le sacrifice, au point d’éclipser les traces de ces repas où la parole circulait et nourrissait la vie spirituelle des disciples? Certes, célébrer la mort et la résurrection du Christ reste capital, là n’est pas la question. Mais comment expliquer l’effacement de la table au profit de l’autel? Au Relais Mont-Royal, conduit par Georges Convert, nous avons eu à cœur de remettre au centre de la vie chrétienne ces fameux Repas – sans bien savoir les nommer, à vrai dire – afin de renouveler et de revigorer le sens de la communauté.

Nous parlons souvent de « Repas de la parole ». Cette expression honore ce qui nous permet d’entrer en communion avec Iéschoua : l’histoire de sa vie telle qu’elle nous est racontée par les évangiles. Comme le rappelle Marcel Jousse – et la lectio divina –, pour nourrir sa vie spirituelle, le chrétien est invité à s’alimenter de cette parole, par petits bouts. Il faut prendre quelques versets, les mastiquer dans son esprit, pour en saisir tout leur suc. Alors que certains morceaux se mâchent, d’autres se dégustent, d’autres encore se triturent sous les molaires, restent coincés entre les canines ou font tousser. Mais quelques passages se croquent aussi, et se dévorent à pleines dents. N’est-ce pas ce qui se produit avec un repas? Nous sommes invités à assimiler la parole des évangiles – à l’intégrer dans nos existences, en notre cœur et en notre âme – afin qu’elle nous anime, comme on assimile glucides, protéines, lipides et vitamines des aliments pour qu’ils nous revigorent.

Car le repas est également l’occasion de fraternité. Quoi de mieux qu’un bon souper pour faire connaissance et vibrer aux paroles de l’autre? On sait depuis longtemps que partager le même pain tisse des liens, comme en témoigne l’étymologie du mot copain (et de compagnon), qui vient de cum pane. Lors d’un repas de la parole, une « commune-union » émerge entre les convives, dirait Georges, nourrie qu’elle est de cette parole partagée, imprégnée de l’esprit de Iéschoua. À la manière des « communautés ecclésiales de base », en Amérique latine et ailleurs, les repas contribuent à refonder les communautés chrétiennes en enrayant l’anonymat des grandes assemblées. Ces repas permettent d’explorer une nouvelle manière de « faire Église » et de se retrouver ensemble filles et fils du même Père, frères et sœurs en Christ. Cette manière de partager le repas transcende les clivages confessionnels : non seulement tous les chrétiens sont invités autour de la table mais tout croyant ou non-croyant aussi. Un véritable œcuménisme se manifeste, tout autant qu’une rencontre interspirituelle. C’est la vie intérieure de chacun et chacune qui est partagée autour de la table, autant que la salade, la soupe, le pain et le vin.

C’est pourquoi nous parlons enfin de « Repas en mémoire de lui », afin de souligner l’essentiel de l’être-chrétien : la communion à Iéschoua. On fait mémoire de lui en partageant sa parole, en discutant ses enseignements, en s’interrogeant sur le sens de ses déclarations ou de ses actes. Mais reprendre le repas comme le faisait « le maître », c’est aussi, d’une certaine manière, faire revivre ces moments qu’il avait avec ses disciples, en prolongeant les discussions sur Dieu, le sens de la vie, les pratiques à développer, etc. qu’ils avaient ensemble, en Galilée.

Toutes les questions que les disciples se posent sont les bienvenues pendant ces repas. Comme une autre manière de célébrer et d’approfondir la foi, ce sont les laïcs qui se réapproprient la parole éternelle. Il n’y a pas de prêtre monopolisant la parole; pas de sermon ni d’homélie. Qu’une parole libre, animée par l’Esprit, qui circule, qui rassemble, qui vivifie le fond des tripes et les illumine de cette indicible douceur.

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