Noël contre l’empire1

Il existe un immense fossé entre l’image traditionnelle qu’on se fait des récits de Noël et la réalité qui les sous-tend. On n’en fait qu’une lecture religieuse, alors qu’ils veulent permettre de vivre d’espérance dans un monde d’une dureté extrême.

Les « récits de l’enfance » sont loin de ne parler que de religion. Ils expriment la soif de libération de gens opprimés, étouffés par un système mis en place par l’empire du temps, avec l’aide des instances politiques, sociales, économiques, intellectuelles et religieuses du pays. Ils présentent, comme libérateur, un homme d’humble origine, dont la mère est tombée enceinte dans des circonstances troubles et dont le père a pris soin, au mépris des conventions du temps. D’un côté, un empire immense, à la force militaire gigantesque, qui pille les ressources du monde connu au profit de sa grandeur. De l’autre, un homme seul mais libre, œuvrant à la libération de son peuple. Le contraste est saisissant.

Deux mille ans plus tard, ces textes ne laissent pas de parler. Certes, ils le font autrement que jadis. Notre culture est davantage sensibilisée à la violence faite aux femmes, à l’humiliation sociale, aux injustices structurelles et aux mécanismes de mise en place et de justification de l’oppression. Il est bon que les textes anciens soient relus à la lumière de ces prises de conscience. Il y a certes une tension énorme entre celle qu’on glorifiait d’avoir été choisie comme mère de Dieu et cette femme humiliée qui retrouve sa dignité aux côtés d’un homme bon. Mais c’est une tension qui va de soi, puisqu’elle tient à l’histoire des rencontres de Dieu avec l’humanité, compte tenu de la diversité des temps et des cultures : au lieu d’un Dieu qui doit changer le mode de production d’un être humain pour pouvoir se reconnaître en lui, nous parlons d’un Dieu qui vit constamment son dialogue avec les humains à ras le sol, avec les opprimés, toujours de leur côté. Par fidélité à lui-même, il fallait qu’il se dise dans le drame de Marie.

« Splendeur pour Dieu dans les hauteurs! Sur la terre, paix pour les humains qui lui plaisent. »
Luc 2, 14

Entre l’époque du Nouveau Testament et toutes les autres par après, y compris la nôtre, rien n’a fondamentalement changé. Les empires se suivent, tous pareils. Celui qui existe de nos jours se présente même comme l’équivalent de Rome jadis. Même souci de domination, même arrogance, même certitude de représenter le sommet de la civilisation, même prétention à apporter paix, justice et liberté au monde, même mépris de l’autre, même brutalité. S’il y a une différence avec les empires passés, c’est dans les effets. Jamais n’a-t-on été témoins d’autant de morts, de dévastation culturelle, d’attaques contre la nature et la planète. Ce visage actuel de la Bête de l’Apocalypse sera maudit par les générations à venir, si futur il y a. Et c’est précisément parce que rien n’a changé que la rencontre de Dieu est importante. Car elle permet de lutter avec patience, sachant que chaque génération donne une couleur particulière à son espérance. C’est dans ce contexte que fêter Noël devient significatif. Malgré la victoire apparente et sans appel de l’empire, Noël permet d’en voir déjà la défaite. Aussi est-ce la fête subversive par excellence. Elle dit l’importance des perdants, la dignité des opprimés, l’innocence des « pécheurs », le choix de Dieu de se retrouver avec les humiliés, de vivre au bas de l’échelle, avec les siens. D’un côté, Noël valorise tout ce que l’empire abhorre. De l’autre, il dévalue radicalement tout ce qui en fait la fierté : le pouvoir, le contrôle, l’armement sophistiqué, le mépris, la prétention à avoir Dieu de son côté, à pouvoir apporter libération, salut et bonheur à l’humanité. Noël dit que tout cela est du vent.

Mais il faut une bonne dose de vie intérieure pour pouvoir endurer Noël, parce que tout autour de soi s’y oppose. L’empire a ses chantres partout : journalistes, universitaires, experts en tous genres, responsables politiques, chefs religieux. Rares sont ceux qui osent s’opposer de front à l’empire, de crainte de perdre leur travail, leur influence, leurs amis, leur réputation. D’où l’importance de la prière, dont la fonction fondamentale est de permettre de garder le cap sur ce qui est vrai : Marie et Jésus, humainement ou divinement parlant, étaient jadis plus importants que César; le pouvoir de l’empire est détruit à la racine, parce que celui du Christ est à l’œuvre contre lui; il s’écroulera un jour; la Terre durera, belle et féconde… Si je crois à Noël et vis mon espérance en luttant pour me découvrir grand et combattre l’empire de mort qui jette ses tentacules tout autour de moi, je deviendrai un être humain accompli, malgré toutes les failles de mon être, toutes les humiliations de ma vie.

1. Ce texte est un extrait d’un article publié dans les Cahiers de spiritualité ignatienne, numéro 108, (octobre-décembre 2003), p. 23-32. Voir www.centremanrese.org.

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