Mon âme exalte le Seigneur

Le Magnificat, ce cri de joie de Marie, chante la libération et invite à jouir des bienfaits de la vie. L’autre Parole en propose une réécriture exaltante, sensuelle. Un texte de Denise Joubert.

Magnificat :
mon âme exalte le Seigneur
Et je viens ce soir
Sœurs de ma nouvelle sororité
Famille élargie
me réjouir avec vous.

Car si réjouissance il y a pour moi,
femme sans pouvoir
femme sans avoir,
cette réjouissance est exaltée
par la jouissance de mes cinq sens.

Je n’ai jamais tant apprécié
je n’ai jamais tant été émerveillée
par la puissance
de mes cinq sens
qui, à ma vie, dans sa quotidienneté
donne un sens merveilleux.

Ici, ce soir, ensemble
qu’on exulte
qu’on éclate
qu’on s’enivre par tous ces sens
qui donnent sens à notre féminitude
qui nous font vivre la plénitude
Sens – au nombre de cinq –
qui décuplent notre vision du monde.

Magnificat!
Mon âme exalte le Seigneur!

Exaltons donc notre VUE
stimulation lumineuse
source de sensations spécifiques,
qui nous donne à nous femmes
cette vision de l’humain,
cette perception nouvelle,
cette acuité,
cette portée vers l’espérance
d’un monde que nous tentons de renouveler
loin de la myopie, de la vue courte,
base des préjugés…

Que notre regard émerveillé
se dirige vers des espoirs nouveaux
à perte de vue
et qui, à vue d’œil,
changent le sens de l’humanité.

Pour la VUE…
Mon âme glorifie le Seigneur!

Exaltons notre OUÏE
Soyons tout ouïe aux cris de celles
qui demandent « justice »,
de celles qui s’inquiètent du lendemain :
« qui nous donnera notre pain? »
Je me réjouis avec celles
qui veulent des voix dans le pouvoir
afin de pouvoir
pour les sans-pouvoir
Réjouissons-nous, mes sœurs,
car L’autre Parole ne tombe plus seulement
dans l’oreille des sourds.

Pour notre OUÏE…
Mon âme exalte le Seigneur!

Exaltons notre ODORAT
Fumet du bouilli par un soir d’hiver,
odeur du bois crépitant dans le foyer,
bouquet du fin,
émanations odorantes de l’être aimé,
parfum d’un anniversaire,
parfum d’un salon mortuaire,
senteurs du gazon fraîchement coupé.

Pour toutes les effluves du passé
qui dégagent les souvenirs prisonniers,
mon âge glorifie le Seigneur.

Exaltons notre GOÛTER
La geste quotidienne
qui me réjouit
assaisonner, relever,
goûter, rectifier… le plat du jour.
Me délecter des baisers de l’amant
du goût de la solitude…

Ne pas faire passer à mon voisin
le goût du pain…
Je me réjouis des Noël de partage
avec les immigrants, des esseulés…
Je me réjouis, ce soir,
de goûter les mêmes mets que vous,
de partager avec vous le goût
passionné pour la justice…

Mon âme exalte le Seigneur!

Exaltons notre TOUCHER
Sensibilités cutanées, kinesthésiques,
palpations palpitantes d’émotions :
toucher de la soie
toucher du bébé
effleurement de la main aimée
effleurement de la chair qui frémit…

Quand tous les gens du monde
se donneront la main,
nous ferons une grande ronde…

Réjouissons-nous de cet espoir
même si c’est pour des lendemains lointains…

Mon âme exalte le Seigneur!

Ce soir, je suis inondée de joie
joie que je partage avec vous,
car notre intuition
vue du cœur – seconde vue –
fait voir à notre esprit
ce que pourrait être l’humanité
enfin réconciliée…

Mon âme exalte le Seigneur
dans la réjouissance anticipée!

Par Denyse Joubert
Tiré de L’autre Parole, 1983, no 21, août, p. 14-15.

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