Mission urbaine : présence gratuite auprès des jeunes

Dans des cafés et des bars de la ville, des jeunes sont en quête de sens. Ils ont soif de se dire. « Dans ces rencontres-là avec les jeunes, affirme Luce Dubé, il y a un espace sacré. Cette expérience de communion appelle à toucher l’essence. »

Une femme dans la quarantaine entre dans le café Le temps perdu. Ses horaires? Cafés et bistrots, l’après-midi. Billards et bars, le soir. Pourtant, elle ne boit pas. Un groupe de jeunes rit en chœur au fond du café. Un jeune est seul au comptoir. Elle s’assoit tout près de lui, échange un sourire peut-être. Puis s’installe pour lire le journal ou un livre. Elle est là, simplement. S’il y a lieu, elle échange quelques formalités. Si le jeune esseulé n’a pas envie de parler, elle ne fait rien. S’il en a envie, elle écoute, tend l’oreille, se montre attentive à ses préoccupations, aux questions qu’il se pose sur sa vie. Cette femme, Luce Dubé, autrefois agente de pastorale, accompli aujourd’hui un travail inusité : elle a reçu une formation de travailleuse de rue, mais elle est en fait missionnaire urbaine.

Depuis septembre 2000, des missionnaires nouveau genre, comme Luce, sillonnent les places publiques où se tiennent occasionnellement des jeunes. Ils sont les acteurs sur le terrain du projet Mission urbaine (MU), une initiative originale qui a pris forme au sein de la région de Québec. Ce projet est né d’une intuition prophétique, voire d’une conviction : celle que les jeunes doivent être rejoints là où ils se trouvent, au cœur même de la cité… et de leur vie. La Mission urbaine, qui œuvre dans l’arrondissement de Sainte-Foy, plus précisément dans les environs de l’Université Laval et des cégeps Sainte-Foy et F.-X. Garneau, veut rejoindre les jeunes de 18 à 30 ans – étudiants du cégep ou de l’université, jeunes travailleurs ou chômeurs et jeunes familles – dans les lieux qu’ils fréquentent, au sein de leur culture et de la réalité de la société actuelle.

Un projet résolument missionnaire

« Cette initiative spécifiquement et résolument missionnaire est née d’une longue gestation, accompagnée de multiples intervenants concernés et passionnés par cette perspective neuve et encore peu développée chez nous. Nous avons alors choisi, sans compromis, de refaire les ponts, de nous déplacer, d’aller vers les jeunes. Il fallait assumer les aléas de la présence gratuite et l’inconnu de la rencontre interpersonnelle comme espace d’accompagnement de la quête de sens des jeunes1 », rapporte Pierre Gastonguay, cofondateur du projet et aujourd’hui membre du conseil d’administration de l’organisme.

Une spiritualité de la présence gratuite

Il va sans dire que ce projet défie l’approche traditionnelle de la pastorale jeunesse, qui cherche surtout à accueillir et rassembler les jeunes déjà sensibles aux propositions de l’Église et qui cède parfois à quelques courbettes pour les rejoindre. Mission urbaine a voulu faire éclater le modèle et aller au-devant des jeunes qui ne sont pas dans les réseaux habituels de la pastorale. En s’inspirant spécialement de la spiritualité de la présence gratuite, patiente et agissante de Dieu, les missionnaires s’intéressent d’abord à la condition humaine des personnes rencontrées, osent la rencontre et le dialogue dans des lieux de rassemblements urbains et abordent avec respect les questions de sens que soulève la vie d’aujourd’hui. Bref, leur action consiste à se faire présence et à accompagner les jeunes dans les passages quotidiens de leur vie, là où ils sont, se disent et se retrouvent. Elle prend la forme peut-être d’un contact fortuit, mais aussi de liens qui se tissent ça et là, au hasard des rencontres. Une action qui puise à l’esprit du pèlerin mendiant qu’était saint Benoît Labre dont fait mention la prière des missionnaires urbains.

Les préoccupations des jeunes?

« Les jeunes que je rencontre, confie Luce Dubé, sont des adultes qui commencent à regarder vers l’avenir. Ils ont des préoccupations et des questions importantes : est-ce que je vais rencontrer la personne idéale? Est-ce que je vais pouvoir fonder une famille? Qu’est-ce que je veux faire de ma vie? Ils ont besoin d’être aimés, mais ils ressentent beaucoup de confusion entre sécurité monétaire et bonheur, entre amour et dépendance affective. Mon travail, c’est d’aider le jeune à trouver ce qui a du sens pour lui. Je le ramène toujours à lui. La balle est dans son camp : pour toi, c’est quoi la personne idéale? Qu’est-ce que tu cherches? Toi, qu’est-ce que tu as à donner? Souvent, le jeune se rend compte qu’il ne se connaît pas vraiment… C’est une invitation à la connaissance de soi, à approfondir ses valeurs, à aller chercher plus loin. Je n’arrive pas avec des solutions, des conseils. Je l’invite à se responsabiliser. Tu as telle ou telle chose comme choix. Tu fais partie du problème, mais tu fais partie de la solution aussi… C’est d’être présence du Christ. Faut pas oublier : on n’est pas des sauveurs. On ne peut pas sauver le monde. On peut juste apporter cette communion-là. Dans le fond, Jésus était un peu de même. Les gens venaient le voir. C’est un peu de la relation d’aide, mais on touche toujours le volet du sens : qu’est-ce qui donne sens? C’est quoi ton bien le plus recherché? Qui es-tu? »

Une mission toujours en marche

« Notre expérience montre plus que jamais la pertinence de l’Évangile dans le monde des jeunes adultes. Auprès des jeunes qui ont maintenu un contact avec les envoyés de la MU, auprès du personnel et des propriétaires de tous les établissements visités, les missionnaires sont attendus, espérés, accueillis, reconnus, et jouissent d’une cote de crédibilité impressionnante. Il n’est pas exagéré d’affirmer que dans cet univers qu’ils fréquentent, nos missionnaires font figure d’autorité en matière d’humanité et de sens, et cela en toute simplicité2 », écrit Jean Abud, superviseur actuel des missionnaires urbains.

« Il faut regarder la beauté de ce qui se passe sur le terrain de la mission, conclut Luce. Si Mission urbaine consistait à prendre un jeune puis à l’amener à l’église et à lui dire : à genoux, debout, assis, donne la paix à celui qui ne veut pas la recevoir, je pense que je démissionnerais. Avez-vous déjà regardé le film Jésus de Nazareth en coupant le son? C’est une expérience extraordinaire! Tu baisses le son puis tu observes Jésus. Tu le regardes aller. Jésus n’est pas que parole. Il est en mouvement, en marche. C’est un peu ça Mission urbaine; c’est l’Église pèlerine. Des fois, on lève un peu le son pour dire une parole encourageante… »

1. Pierre Gastonguay, « Mission Urbaine, terrain des premières rencontres » dans Pastorale Québec, 31 août 2004.

2. Jean Abud, « Mission Urbaine, oasis en plein désert » dans Pastorale Québec, juin 2005.

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