Mission dans la cité : faut-il nommer le Christ?

Parlez-vous de Jésus? Leur annoncez-vous l’Évangile? Transmettez-vous le message chrétien? Cette hantise flotte toujours sur nos stratégies missionnaires. Sinon, toute l’entreprise est un échec. Peut-on miser plutôt sur une présence gratuite?

Cette obsession ne manque jamais de surgir lorsque j’évoque, avec d’autres chrétiens, la Mission urbaine auprès des jeunes adultes dans les bars, cafés et bistrots de la ville. Je réponds souvent que notre projet en est un de présence au monde, aux toutes premières lignes de l’évangélisation. Qu’il n’est pas question encore de proposer explicitement le Christ. Qu’il faut respecter les étapes. Ça calme momentanément les inquiétudes. Pour être honnête, il faudrait nuancer un peu. L’annonce explicite de l’Évangile se résume-t-elle à nommer le Christ au terme d’une rencontre orientée? S’apparente-t-elle à un exploit qui consiste à glisser dans la conversation le plus d’éléments possible du message chrétien? Le travail du missionnaire accompli consiste-t-il à inoculer chez l’autre un élément percutant de la doctrine catholique? Avouons que c’est souvent ce qu’on a en tête lorsqu’on se lance dans l’évangélisation : un message à transmettre. On risque alors de passer carrément à côté de l’essentiel, car cela tient le missionnaire à distance de ce qui fonde la crédibilité de sa mission : l’intégration personnelle de sa condition de disciple. Il ne suffit pas de transmettre un message, de nommer le Christ. Il faut devenir le message, devenir le Christ.

S’il est une chose que Mission urbaine apprend à l’Église, c’est bien la futilité des formules toutes faites et des credo pontifiants lorsqu’il s’agit d’annoncer l’Évangile. N’y a-t-il pas un aspect névrotique à toujours vouloir se réfugier derrière un discours quand on est en contexte de mission? Dissimule-t-on alors une crainte d’entrer soi-même dans l’expérience de ce qu’on dit et d’assumer notre condition personnelle de disciple? Car il s’agit bien ici de témoignage, cet incontournable enracinement dans une rencontre personnelle du Christ. Le missionnaire ne peut en faire l’économie. C’est là sa seule force, et il en aura besoin! Car la mission ne nous fait pas tant emprunter des sentiers nouveaux que nous conduire là où nous ne souhaitons pas aller. La mission est périlleuse, elle nous porte dans des lieux qui nous sont hostiles, où les gens nous sont indifférents, où on n’a pas le contrôle, où la crédibilité ne nous est pas acquise, ni le prestige, ni le dernier mot. Des lieux dont les quêtes et les soifs ne nous sont pas familières. Des lieux dont on ne connaît pas toujours la langue, les coutumes. Des lieux qui n’évoluent pas selon les mêmes références que nous. C’est très inconfortable.

On le devine aisément : un discours appris, répété, redonné n’a ici aucune prise, aucun impact, aucune pertinence. On ne peut pas se cacher derrière un message, fut-il celui du Christ. La crédibilité du missionnaire se fonde uniquement sur l’authenticité de son témoignage. Il est, lui-même, le message. Confronté aux appels inédits qu’il rencontre, il doit pouvoir entrer à l’intérieur de son expérience et en tirer du neuf, constamment. La pertinence de son action se mesure à sa capacité d’assumer, d’intégrer, là où il est envoyé, sa condition de disciple. On le voit bien : la mission nous convie à une grande maturité spirituelle. L’efficacité du missionnaire reposera toujours sur sa capacité à retrouver en lui sa fidélité première et son attachement au Christ. À partir de ce lieu sacré, il peut visiter la terre étrangère et risquer le dialogue, la rencontre de l’autre. Avec passion, sérénité, respect et amour.

Lorsqu’on parle d’annonce explicite de l’Évangile, s’agit-il pour le missionnaire de nommer le Christ ou de le devenir vraiment dans sa capacité d’aimer, d’écouter, de se faire présent, de compatir, de rejoindre le désir profond et de conduire l’autre à son avènement? À l’ère des rassemblements de masse et des désirs plus ou moins avoués de retrouver une présence forte et triomphante de l’Église dans la société par l’imposition d’un discours, la mission nous rappelle que le chemin de l’Évangile s’emprunte d’abord dans l’intimité de ce qui fait une vie humaine. Sur le chemin d’Emmaüs, Jésus ne s’est jamais nommé explicitement. C’est en étant ce qu’il est qu’ils l’ont reconnu. Se pourrait-il qu’en assumant simplement notre condition de disciple, nous soyons en état d’annonce de l’Évangile? Je pense que c’est assez explicite. Déjà!

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