Métamorphoses du patrimoine religieux

Le paysage des édifices religieux du Québec poursuit sa transformation à grande vitesse. L’entretien de ce trésor patrimonial exige des sommes faramineuses. Sommes-nous prêts à préserver collectivement cet héritage qui contient notre âme?

L’église Saint-Jean-Baptiste (1912; 2 800 places) sur le Plateau-Mont-Royal est devenue un centre culturel polyvalent. À Saint-Jérôme, l’immense maison des Jésuites (1959) qui surplombe la ville a été vendue en 2009 et le monastère des Recluses missionnaires (1951), tout près, est à vendre. L’église Sainte-Brigide et le presbytère, au Centre-Sud de Montréal, sont en voie de devenir le Centre communautaire Sainte-Brigide. La paroisse d’Oka a mis en vente les chefs-d’œuvre du calvaire (1775) pour payer les réparations de l’église1. Les couvents et collèges, eux, finissent plus souvent en « condos » et en logements sociaux ou pour les personnes âgées. « En 2004, on comptait au Québec près de 3000 lieux de culte… Mais plus de la moitié d’entre eux seront désaffectés dans cette première décennie du XXI1<e siècle2. » La Commission de la culture de l’Assemblée nationale du Québec commence justement une consultation sur la Loi du patrimoine culturel.

L’État à la rescousse

Toutefois, bien des églises ont été sauvées de la démolition grâce à l’aide gouvernementale. « Dès 1983-1984, le Comité de construction et d’art sacré du diocèse de Montréal obtient du gouvernement du Canada une somme de 15 millions de dollars consacrée à la restauration de 115 églises catholiques3. » Puis, en 1994, « une étude présente l’inventaire des travaux à effectuer sur 42 églises catholiques, 5 églises anglicanes, 3 églises unies et 3 synagogues de Montréal, révélant des besoins de 75 millions de dollars4. » La facture ne cesse d’augmenter et la question se pose de la propriété de cet abondant patrimoine : chaque groupe religieux ou la société québécoise par le biais du gouvernement? La Fondation du patrimoine religieux du Québec a été créée en 1995 avec une mise de fond de 35 M $. « Depuis 1995, le gouvernement du Québec a investi 240 M $ dans le financement des projets de restauration du patrimoine religieux. La participation gouvernementale a entraîné des investissements privés de plus de 115 M $, ce qui a permis d’accroître la présence des édifices religieux patrimoniaux dans l’offre touristique québécoise5. » Les coûts continuant de grimper et les ressources, ecclésiales et gouvernementales, de diminuer, les nouveaux promoteurs de métamorphoses doivent faire preuve d’une grande créativité et se concerter avec tous les acteurs du milieu.

L’Îlot Saint-Pierre

Un exemple parmi d’autres : le quadrilatère Saint-Pierre-Apôtre à Montréal, comprenant le renommé Centre Saint-Pierre (1886), la magnifique église néogothique Saint-Pierre-Apôtre (1853), le monastère des Oblats et le Centre missionnaire dans la Maîtrise (1868). Les Oblats de Marie-Immaculée ont soutenu généreusement tous ces services depuis les débuts. Comme les communautés religieuses affrontent des défis financiers importants, la question de la responsabilité dans le maintien du patrimoine religieux devient urgente. Juste restaurer les fenêtres et les vitraux de l’église de style néogothique est évalué à 2,5 millions de dollars. Ainsi, ces seuls travaux de préservation exigeront de la paroisse entre 150 000 $ et 250 000 $ par année sur 5 ans. Alors, à l’initiative du Centre Saint-Pierre, les partenaires du quadrilatère sont à mettre sur pied, depuis deux ans, un projet de prise en charge des édifices par une corporation sans but lucratif afin d’assurer la survie et le maintien des services. Tout un défi d’équilibre et de justice entre la rentabilité pour faire ses frais et le maintien de services jugés essentiels à la communauté.

Est-ce une catastrophe ou une chance historique? Ce serait une catastrophe de perdre ces joyaux qui nous rappellent notre histoire, notre foi et notre identité collective. La beauté et la spiritualité de ces lieux sont irremplaçables. Mais les métamorphoses en cours pourraient-elles nous permettre d’en conserver certains tout en allant vers une pastorale qui marche à pied tout simplement avec les concitoyens et concitoyennes du lieu et du temps. Les pasteurs vivant avec et comme le peuple. Humbles et légers comme les pèlerins que nous sommes. Le peuple juif n’a-t-il pas survécu à deux destructions du Temple de Jérusalem?

1. Luc Nopen, Lucie K. Morisset, Les églises du Québec, un patrimoine à réinventer, Presse de l’Université du Québec, 2006, p. 136.

2. Ibid.

3. Site du Conseil du patrimoine religieux du Québec : www.patrimoinereligieux.qc.ca.

4. Ibid.

5. Ibid.

Des livres pertinents

Luc Nopen, Lucie K. Morisset, Les églises du Québec, un patrimoine à réinventer, Presses de l’Université du Québec, 2006, 434 pages.

Sous la direction de Lucie Morisset, Luc Noppen, Thomas Coomans, Quel avenir pour quelles églises? What future for which churches?, Presses de l’Université du Québec, 2006, 608 pages.

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