Maria’M : féministes chrétiennes et musulmanes en dialogue

Six femmes ont mis en œuvre un projet audacieux : établir un dialogue entre féministes de deux religions monothéistes patriarcales, l’islam et le christianisme. Une audace à suivre?

Le groupe féministe Maria’M1 porte un projet modeste : des rencontres d’environ dix femmes de chaque tradition, trois fois par année. D’emblée, Christine Cadrin-Pelletier déclare : « Ce fut d’abord un coup de cœur, une curiosité, un intérêt, car je réfléchis depuis plusieurs années sur les rapports interreligieux, la place de la religion dans la société et la place des femmes dans les traditions monothéistes. Aussi, en tant que catholique, l’idée de dialoguer avec des féministes de tradition musulmane me semblait une occasion exceptionnelle. » Le 23 novembre 2011, six femmes2 se réunissent une première fois. Ensuite, à part égale pour chaque tradition, une vingtaine de femmes participent régulièrement aux rencontres.

Les objectifs

Élisabeth : « Nous avons à cœur l’égalité des femmes au sein de leur tradition religieuse respective et dans la société. Nous voulons commencer par nous influencer et nous enrichir les unes les autres pour faire avancer nos groupes respectifs vers une compréhension mutuelle. Nous voulons être attentives aux enjeux de discrimination sous toutes ses formes et sensibles aux rapports majorité/minorité. La justice sociale est au cœur de nos rencontres. »

Pour ce faire, « elles veulent établir l’état des lieux des stratégies de résistance et des modes d’affirmation des femmes dans les deux traditions ». Elles souhaitent « enrichir leurs pratiques concernant l’engagement pour l’égalité des femmes au sein de chaque tradition religieuse et les liens à faire entre l’engagement social et la foi ». Elles ont choisi pour thèmes : 1. Retracer l’histoire des femmes depuis vingt ans; 2. Le ramadan, mois de jeûne et de piété, présenté et revisité par des musulmanes en dialogue avec des chrétiennes; 3. Compréhension et expérience quotidienne de la laïcité comme féministes et croyantes; 4. Effets du débat actuel sur la laïcité dans la vie des participantes; 5. L’événement de Pâques, une lecture chrétienne et féministe. Et pour 2013-2014 : 6. En solidarité avec les États généraux sur le féminisme, une réflexion sur « les conservatismes sociaux et religieux »; 7. La prière du vendredi pour les musulmanes; 8. La Pentecôte pour des chrétiennes féministes.

Samia explique : « Les assises du groupe de dialogue s’arriment sur deux pivots : la complémentarité et l’équilibre, clés d’une adhésion sans réserve. D’autres expériences de dialogue interreligieux ont manqué le rendez-vous de la rencontre en raison d’une synergie défectueuse : la présence d’une posture de supériorité, consciente ou inconsciente. Nous vivons dans le même espace territorial et nous sommes concernées, qu’on le veuille ou non, par les mêmes préoccupations quant à son devenir. Au fil des rencontres et de la reconnaissance mutuelle a émergé un ″en-commun″, soit l’engagement de chacune vis-à-vis de l’autre, mais sans subordination. »

La modalité

Christine : « Le partage d’un repas commence la rencontre. Temps de l’apprivoisement mutuel et terreau humain dans lequel s’enracinera l’expérience à venir, les réflexions et les découvertes à partager. Il s’agit surtout d’approcher l’expérience spirituelle des unes et des autres, de partager notre lecture féministe de la religion à laquelle nous adhérons et d’en explorer les limites et les possibles. »

Samia : « Dans la tradition musulmane, le repas symbolise le partage, le rapprochement, le réconfort et la réconciliation. La table constitue un espace d’échange et de discussion qui permet d’entrer en relation avec ceux qui nous entourent. Le repas renvoie à la transcendance : le texte coranique mentionne qu’il n’y a pas de dialogue entre deux sans que Dieu ne soit le troisième. Nous avons partagé le repas du ramadan en parlant de la place du jeûne dans l’islam et le repas de la Pâque pour célébrer l’exode du peuple juif. »

Christine : « Nous ne sommes pas là pour discuter de dogmes, de ″qui a la vérité″ ou de supériorité d’une religion par rapport à l’autre. Aucune tentative de prosélytisme non plus. Notre dénominateur commun? Notre réalité de femmes en recherche, ayant une expérience spirituelle à la fois commune (foi en Dieu) et différenciée (une expression religieuse particulière), dans le contexte d’institutions religieuses entachées de sexisme et de discrimination. »

Quelques messages

Samia : « La controverse assumée ou occultée de la place de la religion dans l’espace public tend à retenir une problématique qui considère la religion comme une perte au regard de l’avancée, promise mais jamais réalisée, de la modernité. Comment envisager la religion dans une conception qui mesure plutôt ses apports au niveau des valeurs fondamentales dans notre société, telles que la justice sociale, l’entraide sociale, l’éthique d’engagement et de mobilisation contre les oppressions? La tendance à vouloir un espace public laïque purifié de toute expression symbolique de croyances conçoit la laïcité comme une exigence de dépouillement du croyant-citoyen de tous arrimages religieux.

« Je m’interroge en tant que musulmane : comment devrais-je me défaire de ma foi, manifestée par un ″symbole ostentatoire″ ou occultée par son absence, cette foi qui m’a structurée en tant qu’individu, pour être acceptée dans l’espace public en tant que sphère du débat politique et m’impliquer comme citoyenne? »

Christine : « Pour établir et préserver un « vivre ensemble » juste et équitable, il faut : 1. Miser sur l’éducation de tous et toutes, ″nés natifs″ et nouveaux arrivants, afin de contrer les préjugés et les peurs réciproques; 2. Laisser au temps le temps de faire son œuvre, car les valeurs ne s’imposent pas, elles s’acquièrent; 3. Affirmer la neutralité de l’État et poursuivre la recherche d’égalité entre hommes et femmes, ici et ailleurs dans le monde; 4. Reconnaître et traiter avec respect l’expérience spirituelle des uns et des autres, quelle qu’elle soit, d’inspiration philosophique ou religieuse. »

En ces temps de débats parfois acrimonieux autour des valeurs et de la laïcité au Québec, n’y a-t-il pas lieu d’ouvrir des espaces de rencontre, de dialogue, et pourquoi ne pas aller jusqu’à oser manger et prier ensemble, comme le font ces femmes audacieuses de Maria’M. Car c’est en mangeant ensemble qu’on devient amies, sœurs et frères.

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1. Maria, c’est Marie pour les chrétiennes et Mariam (Marie), une figure importante pour les musulmanes. On a ajouté le « ‘M » pour la sonorité
« Mariam », mais aussi pour « Marie aime ».

2. À l’initiative d’Élisabeth Garant, du Centre justice et foi, de Leila Bdeir du Groupe international d’étude et de réflexion sur les femmes en islam (GIERFI), de Marie-Andrée Roy et de Denise Couture, représentantes de la collective L’Autre Parole, à qui se sont jointes Samia Amor et Carmen Chouinard, doctorantes à l’Université de Montréal.

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