Marcher dans les souliers des pauvres

Depuis toujours la présence de l'Église au monde prend une multitude de visages. Faisant suite au document conciliaire L'Église dans le monde de ce temps, des religieuses contemplatives troquent le monastère pour un logement en milieu populaire.

L’histoire de l’Église-peuple-de-Dieu déborde d’exemples de saints qui ont allié une intense vie intérieure et une brûlante charité, l’une n’allant pas sans l’autre : une vie contemplative intérieure, soit une intimité de cœur avec la Communauté trinitaire, et une vie de solidarité avec les frères et sœurs blessés ou exclus de la communauté humaine, autre forme de contemplation. On peut penser à Marguerite Bourgeoys, à Marie de l’Incarnation, à Émilie Gamelin, au frère André, à Vincent-de-Paul, à Catherine de Hueck Doherty de Madonna House et à la multitude des compatissantes et compatissants « non canonisés ». Ils étaient tous atteints au cœur par les souffrances des pauvres et se sont mouillés avec eux. Toutefois, selon les dons et les appels reçus, l’accent sera mis sur l’une ou l’autre de ces deux dimensions de la foi. Et le changement de pôle, presque toujours du Buisson intérieur vers la rencontre extérieure du prochain, peut survenir dans la vie d’une même personne. Que l’on pense au changement de cap de mère Teresa. N’est-ce pas le chemin parcouru par les sœurs d’une communauté contemplative que nous présente l’itinéraire? Ces contemplatives étaient déjà sensibles au sort des malades dans les hôpitaux de leur région. Les monastères ne sont pas fermés sur le monde, ils ont toujours été des lieux d’accueil et de partage. Même la recluse radicale Jeanne LeBer, du fond de son reclusoir, portait secours aux appauvris de Ville-Marie en partageant ses biens et en les portant dans sa prière.

« J’ai vu la misère de mon peuple, j’ai entendu ses cris… Oui je connais ses souffrances… J’ai vu aussi comment les Égyptiens les écrasent… Va et fais sortir de son pays mon peuple… Je serai avec toi. C’est moi qui t’envoie. » (Exode 3, 7-12)

Une Église dans le monde de ce temps

C’est la lecture du décret conciliaire L’Église dans le monde de ce temps qui a été l’élément déclencheur de leur présence engagée au cœur du monde. Le Concile Vatican II invitait d’ailleurs toute l’Église à s’ouvrir au monde avec confiance, à entrer en dialogue, à marcher sur ses chemins, pour porter ensemble « ses joies et ses espoirs, ses tristesses et ses angoisses, des pauvres surtout et de tous ceux qui souffrent » (Gaudium et Spes). Dès le départ, avant même leur entrée en monastère, elles affirment qu’elles étaient attirées par le soin des malades. Mais en cour de route, elles se sont rendu compte qu’elles ne connaissent pas la dure réalité du monde : « On ne connaissait pas le monde, ce qu’on vivait dans notre monastère nous tenait éloignées de la vie réelle des autres citoyens et citoyennes. » C’est alors qu’elles vont vivre une expérience d’incarnation dans un quartier populaire d’Alma, vivant simplement comme tout le monde, habillées comme tout le monde, avec toutes les exigences du quotidien. N’est-ce pas le chemin choisit par Dieu lui-même? Une naissance marginale dans la précarité, comme tant d’enfants encore aujourd’hui, et une vie humble et inconnue dans le bled de Nazareth. Puis, un engagement social à contre-courant de la culture ambiante et des volontés des pouvoirs en place suivi d’une mort ignoble (le scandale de la croix), comme tant d’ouvrières et d’ouvriers d’humanité et de justice sociale encore aujourd’hui. Ainsi, les sœurs d’Alma ont pris l’habit du « corps social des appauvris » avec ses souffrances et ses joies, ses injustices et ses espoirs, ses nombreuses contradictions, pour y vivre la solidarité et la fraternité dans les groupes et les réseaux qui étaient déjà à l’œuvre dans le même Souffle. N’est-ce pas aussi l’invitation que lance avec insistance le nouvel évêque de Rome, François?

Les racines de la Source intérieure

Pour durer aussi longtemps – elles y sont toujours – et demeurer dans la joie et l’espérance, elles ont besoin d’une complicité de fond, d’une communauté de foi et de prière, qu’elles trouveront chez les Sœurs de Notre-Dame-du-Bon-Conseil. Ce qu’elles nous disent à la page Intériorité. Elles gardent leurs racines constamment en lien avec la Source intérieure. Pour durer et rester libre devant les manipulations idéologiques de notre époque ou les tentations de violence devant les injustices systémiques, il est nécessaire de garder vivant l’ancrage intérieur. C’est le défi des disciples de Jésus, surtout ceux et celles qui veulent vivre dans son Souffle, donc à contre-courant des valeurs dominantes, et qui risquent souvent leur vie à défendre le visage humain de Dieu dans des systèmes totalitaires, économiques et politiques. Qui veut se solidariser avec les itinérants, les prisonniers de toutes sortes, les abandonnés, les contestataires et les défenseurs des droits humains, les femmes qui se lèvent pour prendre leur place dans les institutions patriarcales, les homosexuels, les immigrants, les travailleurs saisonniers? Il y en a beaucoup plus qu’on pense, en particulier chez les jeunes qui suivent leur conscience. Il y en avait plein nos rues il n’y a pas si longtemps… Oserons-nous les voir et les entendre, et nous joindre à eux comme nous y invitait le Concile Vatican II?

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