Marche pèlerine : émergence du sujet croyant

Une hypothèse : à l’opposé de l’expérience de la messe qui occulte largement le sujet individuel, la marche pèlerine lui permet d’apparaître dans le silence, avec son corps, ses expériences d’altérité et enfin sa prise de parole.

L’organisme Sentiers de foi comme son journal Web Sentiersdefoi.info s’articulent autour d’une intuition. La foi chrétienne n’est pas le monopole exclusif de l’institution ecclésiale, des clercs ou des théologiens. Elle ne se limite pas au conformisme de ce qu’on appelle la pratique, elle-même réduite à l’observance de quelques règles liturgiques et morales particulières. L’Esprit souffle où il veut. Même au-delà du droit canon, des conventions. Partout, il y a de la vie.

Comme au temps des Actes des Apôtres, il y a encore aujourd’hui, outre la communauté de Jacques à Jérusalem, d’autres communautés qui s’inscrivent dans la liberté annoncée par Paul. Des communautés qui ne nient pas nécessairement la première, qui lui doivent sans doute respect, mais qui peuvent la compléter, voire contester son style. Au-delà des boulevards, des chemins et des rues du cadastre officiel, déterminés par la Loi canonique, il y a des parcours marqués du don de la foi qui s’exprime plus ou moins explicitement en des formes alternatives.

Pour illustrer cette métaphore, comparons l’expérience relativement inédite du Pèlerinage-Jeunesse Riki à celle d’un des lieux chrétiens les plus officiels, la liturgie eucharistique. D’entrée de jeu, je soumets l’hypothèse qu’à l’opposé de l’expérience de la messe qui occulte largement le sujet individuel, la marche pèlerine lui permet d’apparaître dans le silence, avec son corps, ses expériences d’altérité et enfin sa prise de parole.

À la messe, comme au spectacle, on ne parle pas. Ce n’est pourtant pas le silence. On vous parle, on vous dit quoi faire, pourquoi. On définit même parfois vos sentiments – « Nous sommes réunis pour célébrer notre joie » –, sans avoir vérifié s’ils sont réels. D’ailleurs, officiant comme animateur ne parlent pas vraiment comme des sujets, ils ne disent pas ce qu’ils vivent; ils portent, ou répètent la parole d’un Autre. On est loin de la longue marche de 100 kilomètres au bord du fleuve. On est loin des stimuli du quotidien. Dans ce vide, on peut accueillir ce qui s’offre : les bruits du vent; la beauté du soleil ou le froid de la pluie; des souvenirs ou l’évocation de problèmes voire des éléments de sa foi. L’antiprogrammation. La liberté d’associer librement, de jongler avec les éléments de son vécu. Ce n’est pas, comme à la messe, l’injection massive, relativement impersonnelle et abstraite de contenu religieux. C’est la lente digestion, l’intégration de certains contenus au cœur, à raz de vie.

On pourra ainsi reprendre la métaphore des bagages et réaliser qu’on s’en met trop sur le dos. À la halte, le soir, on éprouvera concrètement la réalité de la charité, de la communauté, dans l’accueil des gens du lieu qui assurent gîte et repas. C’est dans son corps qu’on a le temps de réfléchir, que ça se passe. Pourra alors émerger une parole, éventuellement partagée. Pas n’importe laquelle, aussi sublime soit-elle. Surtout pas une parole adressée à une foule indifférenciée. Une parole incarnée dans l’histoire d’un sujet-corps-en-marche voire d’un sujet-corps-en-marche chrétien, avec d’autres.

Il ne s’agit pas de dévaloriser la liturgie eucharistique au profit du pèlerinage, mais de marquer des limites et des avantages. On verra ensuite s’il est possible de combiner des éléments des deux pour assurer leur plénitude.

Retournons aux Actes (Luc 24, 13-35). Ils rentrent à la maison, déçus, déprimés. Le grand pèlerinage de l’année, la Pâque, s’était soldé par un échec : l’Attendu est mort de la pire des morts. Ils n’en mènent pas large. Un compagnon de route leur permet de partager leur déception. Compatissant à leur deuil, il les amène à traverser cet échec en revisitant l’Écriture. Ils en sont tous ragaillardis. Plus tard, arrivés chez eux à la tombée du jour, ils ne peuvent pas l’abandonner seul, sans manger. Ils l’invitent donc chez eux pour partager leur repas. Un repas aux effets merveilleux qui sera célébré par l’art et où la tradition verra la première eucharistie du Ressuscité : au moment de rompre le pain, il se révèle être Jésus.

L’insistance que l’on a mis sur cette épiphanie n’occulte-t-elle pas la valeur de ce qui s’est passé sur la route? Passage du désespoir au sentiment de chaleur éprouvé. Affirmation implicite de l’échec de la mort sur Jésus qu’ils ont vécue, sans nécessairement en avoir conscience (ce qui n’est pas nécessaire, selon Matthieu 25). Les disciples ont reconnu la solitude et la faim de l’étranger. Ils l’ont invité à casser la croûte. Jésus survit donc au-delà de sa mort, son message se réalise. Cette épiphanie, de la survie du Verbe, prend elle-même sa source dans l’accueil manifesté par l’étranger. Au fond, le premier repas eucharistique du Ressuscité, que l’art a tellement célébré, n’aurait peut-être pas eu lieu sans le travail de deuil, travail d’émergence du sujet, qui s’est fait en chemin.

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