Marche de nuit du Nouvel An : un « bye-bye » spirituel

Depuis maintenant 82 ans, des pèlerins marchent pour faire le bilan de l’année qui se termine et pour accueillir la nouvelle. Portrait d’une initiative populaire en marge des grandes festivités institutionnelles.

Montréal ne serait pas ce qu’elle est sans son dôme émergeant de la montagne. Deux millions et demi de personnes vont, tous les ans, à la rencontre de l’humble portier du collège Notre-Dame, héros d’un Canada français catholique à ce point populaire qu’il finit par faire de l’ombre à saint Joseph lui-même. Et en cette période de l’année, on vient à l’oratoire du mont Royal pour la fameuse exposition de crèches ou pour les très courues célébrations de Noël pour lesquelles il faut réserver sa place. Mais il y a également une tout autre initiative qui, bien que moins connue, n’est pas pour autant nouvelle : aura lieu cette année la 82e édition de la marche de nuit.

Le 31 décembre, entre 150 et 200 pèlerins se lanceront, dans le froid et le recueillement, sur les trottoirs mal déneigés de la ville, se préparant ainsi à accueillir la nouvelle année. Partis à 22 h de l’église Saint-Enfant-Jésus (angle Saint-Joseph et Saint-Laurent), ils auront marché cinq kilomètres avant d’arriver à l’Oratoire. Réconfortés par une collation, ils participeront ensuite à la première messe de l’année. Au fil des ans, la direction de ce grand lieu de pèlerinage s’est offerte pour encadrer l’activité, notamment en fournissant un véhicule d’accompagnement et en offrant le soutien nécessaire au besoin. Le nombre de marcheurs varie d’année en année. Selon les archives de l’Oratoire, leur nombre aurait même atteint 3 000 durant la crise des années 1930.

La marche de toutes les intentions

« C’est la marche de toutes les intentions », affirme Christine-Marie Gladu, directrice des pèlerinages à l’Oratoire. « Certains marchent parce qu’ils sont en rémission d’un cancer, d’autres parce qu’ils vivent un deuil, d’autres parce qu’ils sont tout simplement heureux; beaucoup marchent en portant dans la prière la souffrance d’une autre personne. » Qu’ils soient jeunes ou vieux, handicapés ou en santé, seul ou en famille de deux ou trois générations, tous sont pèlerins. Ils marchent à la recherche d’eux-mêmes et de leur Dieu, dans le silence ou les chants de joie, faisant le bilan de l’année passée, méditant sur celle qui s’annonce, discutant de leurs déceptions ou de leurs espoirs.

« J’ai commencé en 1949 à faire la marche, avant même d’être marié. Ensuite, on a emmené nos enfants et plus tard encore nos petits-enfants », confie monsieur Hervé Trudel qui a aujourd’hui 77 ans. « On chantait des cantiques des fêtes, on disait notre chapelet et on priait, pour nous comme pour bien des personnes. On était les premiers pèlerins de l’année à entrer à l’Oratoire », dit fièrement celui qui a fait le trajet pendant plus de 50 ans. Pour lui, il s’agit tout simplement d’une façon de vivre le passage de la nouvelle année. « Et on était encouragés à faire ça, ajoute-t-il, quand je voyais arriver la fin de l’année, je me disais : enfin, la marche s’en vient. »

Une telle fidélité marque le parcours d’un individu. Aujourd’hui, monsieur Trudel regrette de ne pouvoir y être. « Ce n’est pas que je ne veux pas, mais je ne peux pas à cause de mon âge. Quand arrive le temps de la marche, j’y pense. À ce moment-là, je prends mon chapelet et je le fais à la maison, en même temps que les autres marchent », avoue-t-il.

Une création populaire

La petite histoire officielle retient qu’en 1924, deux catholiques aurait décidé d’entreprendre cette marche pour dédier à Dieu les premières heures de la nouvelle année. En cours de route, de nombreuses personnes se seraient jointes aux instigateurs et, dans un réflexe tout naturel, se seraient rendues à l’Oratoire. Cela dit, une version un peu moins vertueuse sur l’origine de cette marche circule également dans les couloirs et les marches du sanctuaire : cette pratique découlerait d’une habitude de fêtards qui, après une soirée bien animée, se rendaient à l’Oratoire, aux petites heures, pour la première messe de l’année.

Quoi qu’il en soit de l’origine, ce qui mérite d’être souligné c’est que cette pratique est née de la volonté de croyants ordinaires qui, dans un désir d’exprimer leur foi, se sont donné de simples et signifiants moyens. Alors que l’on insiste souvent sur la domination cléricale qui a marqué cette époque, il est heureux de rappeler l’existence d’une telle initiative populaire dont la longue existence vient confirmer la pertinence de l’intuition de départ.

Ce n’est pas un hasard si une telle marche se retrouve à l’Oratoire. Il y avait là l’espace de liberté pour qu’elle puisse exister. « Ce qui est caractéristique de l’Oratoire Saint-Joseph, c’est qu’il s’agit d’un lieu de dévotion populaire. Et la dévotion populaire, elle ne répond pas canoniquement à une définition qui est établie par l’Église. Par religion populaire, on entend tout ce qui échappe au canon de la liturgie », affirme madame Gladu. « Peu importe la forme que cela prend, et il y en a d’étonnantes, nous assure la directrice, quand les gens montent spontanément à l’Oratoire, nous on ne touche pas à ça. Ce témoignage-là, c’est la présence de Dieu, c’est sacré. À l’Oratoire, dans les limites de l’acceptable que les pèlerins fixent eux-mêmes, tout est permis! »

La marche du Nouvel An fait donc partie de ces nombreuses expressions de foi que permet, par son accueil et son accompagnement, un lieu comme l’Oratoire Saint-Joseph. Comme le fait remarquer Christine-Marie Gladu, l’originalité de chacune de ces expressions « est une marque de grande intimité de la relation des pèlerins avec leur Dieu ».

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