L’utopie communautaire

L’utopie chrétienne est une utopie communautaire. Les communautés alternatives s’inscrivent dans un contexte de déconstruction et de transition, entre l’effondrement d’un certain système chrétien et une incarnation inédite de l’Évangile.

L’utopie d’une communauté de foi vivante et fraternelle demeure bien vivante aujourd’hui, comme en a maintes fois témoigné le journal Web Sentiersdefoi.info au fil des années. On avait pourtant cru que ce rêve s’éteignait doucement, après l’apparition des communautés de base durant les années 1970 et 1980. Que se passe-t-il de différent, maintenant? En quoi cette utopie est-elle emblématique des sentiers que la foi est invitée à emprunter aujourd’hui?

Une utopie en transformation

Comme toute utopie, celle de la communauté évolue selon les époques et les contextes où elle prend forme. Dans la foulée de Vatican II et de la théologie de la libération, mais aussi de la Révolution tranquille et de Mai 1968, un ensemble de ferments religieux, culturels et politiques ont nourri l’imaginaire des artisans québécois du communautaire pendant une vingtaine d’années. Il fallait revenir aux sources évangéliques, créer des lieux de liberté et de fraternité, lutter pour la justice et les droits. Ces idéaux sont indéracinables de la conscience chrétienne. Ils relèvent d’une indispensable utopie, qui oriente l’espérance vers un horizon de sens.

La mise en œuvre de cette espérance, si mobilisatrice soit-elle, s’est avérée difficile. De belles réalisations ont vu le jour, quelques rares durent encore, mais nombreuses sont celles qui ont disparu. L’utopie communautaire ne s’est pas évanouie pour autant, mais elle s’est progressivement reconfigurée. Ce sont des enjeux moins globaux, davantage ciblés sur des missions particulières, qui ont donné lieu à la plupart des initiatives rapportées par Sentiersdefoi.info. Mentionnons par exemple le souci d’atteindre les jeunes générations (l’Alter-Native, vol. 3, no 14); la recherche de sens au quotidien (Maisons Mon Roc, vol. 4, no 5); l’intégration de personnes handicapées (la maison Claire de Lune, vol. 5, no 6); l’humanisation du monde par l’art et la beauté (Espace Art Nature, vol. 7, no 7). De telles expériences ont en commun de lier fraternité et mission, ce qui balise peut-être un chemin d’avenir.

Certains groupes posent directement et indissociablement la question de faire église et de vivre l’Eucharistie autrement (Le Relais Mont-Royal, L’Autre Parole, la Communauté des Chemins, par exemple). Cette recherche devient d’autant plus nécessaire que de nombreux signes annoncent la fin probable des formes traditionnelles : désaffection à l’égard de l’Église, désertion des assemblées dominicales, diminution rapide des effectifs cléricaux, essais de réinvention d’un rituel plus signifiant… Un colloque organisé en mai 2011 par le Réseau Culture et Foi abordait la question de la redéfinition du rôle pastoral dans un tel contexte (« Une Église sans pasteurs? », SDF, vol. 6, no 13). Faut-il comprendre que la place de l’Eucharistie au cœur de l’expérience ecclésiale devra bientôt compter sur la responsabilité de laïcs faisant mémoire de Jésus et partageant le pain et le vin dans un cadre communautaire simple et naturel? Sommes-nous à l’aube d’une refondation de l’expérience chrétienne?

Une utopie emblématique

Les communautés alternatives s’inscrivent dans un contexte de déconstruction et de transition, entre l’effondrement d’un certain système chrétien et une incarnation inédite de l’Évangile. Par rapport aux dimensions ecclésiale et eucharistique, elles mettent en lumière une diversité d’enjeux reliés de près aux défis d’un tel passage : le sens de l’Église dans l’expérience chrétienne; les exigences de la solidarité, de l’inclusion et de l’égalité; la place de la femme, la distinction clercs-laïcs et la démocratisation du leadership. En ce sens, ces expériences sont emblématiques de la condition pèlerine de la foi aujourd’hui, sous le signe de la tension entre rupture et fidélité, incertitude et espérance.

Relever de tels défis ne va pas sans difficultés. Comment former un réseau ouvert, par-delà les objectifs et les orientations spécifiques de chaque communauté? Sera-t-il possible de trouver et de former les ressources nécessaires à l’animation et au bon fonctionnement de ces groupes? Comment assurer les divers services sacramentels attendus de la communauté de foi? Quelle reconnaissance devra-t-on et pourra-t-on recevoir de la part des responsables pastoraux?

Inviter à l’apprentissage d’une foi nomade sur des chemins inhabituels : n’est-ce pas l’apport original de Sentiersdefoi.info? On peut en tout cas y voir une des tâches cruciales des disciples de Jésus au milieu de ce monde en mutation : porter attention à ce que l’Esprit veut faire naître à travers les expériences en cours et l’évolution de la culture. Aujourd’hui comme au lendemain de Pâques, nous nous retrouvons sur le chemin d’Emmaüs, invités à une écoute soutenue et à un patient discernement.

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