L’option préférentielle pour les pauvres ou le marché?

Développement et Paix s’inquiète des effets du virage conservateur politique et religieux sur les organismes canadiens de justice sociale et de défense des droits humains.

Les membres de Développement et Paix du diocèse de Montréal, engagés dans les enjeux de justice sociale et de coopération internationale, ont tenu, le 23 octobre dernier, une journée de réflexion sur leur mouvement, ses options, le contexte ecclésial et sociétal actuel et les défis posés. Depuis quelque temps, certains gestes et certaines prises de positions du gouvernement Harper ont vivement interpellé non seulement les membres de Développement et Paix mais également un grand nombre de personnes œuvrant dans le domaine de la coopération internationale. Ainsi, les décisions du gouvernement conservateur de couper les subventions d’ONG telles que Kairos et Alternatives ainsi que d’effectuer des changements d’orientation au sein de l’Agence canadienne de développement international (ACDI) font en sorte que les enjeux de justice sociale et de droits de la personne ne sont plus prioritaires. À cela s’ajoutent les attaques virulentes qu’a subies Développement et Paix par un certain courant ecclésial proche des conservateurs, minoritaire, mais qui a su se faire très présent dans la dernière année.

La première partie de la matinée portait sur l’option préférentielle pour les pauvres et s’ouvrait par une présentation de Gregory Baum, expert au concile Vatican II. Ce dernier a notamment fait référence au courant prophétique qui animait cette période qui a également vu naître Développement et Paix (1965). Mentionnant qu’aujourd’hui l’Église est davantage dans un courant sacerdotal, il a souligné que les évêques, lors du Concile, ont entériné l’option préférentielle pour les pauvres et qu’il importe de le rappeler. Par la suite, M. Baum a précisé deux exigences de cette option : être capable de regarder avec les yeux des exclus et être des veilleurs et veilleuses en luttant avec détermination pour plus de justice. Rappelant que le mot préférentiel est ici entendu comme étant « en solidarité avec toute la société, mais d’abord avec les exclus », M. Baum a ajouté que cette option demande donc de se questionner continuellement pour savoir qui sont les pauvres de nos sociétés, les exclus, les marginalisés? L’option préférentielle pour les pauvres est également une option politique qui questionne le système en place, soit les structures qui engendrent les inégalités.

Ensuite, Paul Cliche, expert de l’organisme sur les questions de développement touchant l’Amérique latine, a dressé un portrait de la pauvreté en nous rappelant qu’elle est massive, complexe, relative et inhérente au système économique. Soulignant la nécessité primordiale de penser et de mettre en place des mécanismes de redistribution de la richesse, il a rappelé que les principales structures néolibérales de réduction de la pauvreté n’ont toujours pas répondu à leurs promesses. Au contraire, la situation actuelle concernant cette lutte s’est dégradée. Alors qu’il n’y a pas si longtemps, il était question d’éradiquer la pauvreté, il est maintenant davantage question de réduire la pauvreté de 50 %, et ce, en se concentrant sur une partie de la population : les personnes vivant avec moins de un dollar par jour. D’après M. Cliche, dans tous les programmes mis en place, il n’est jamais question des racines qui causent la pauvreté, si bien que les solutions envisagées partagent le même visage que les mesures qui ont causé la pauvreté, soit les lois du marché. Tout est centré sur le marché qui est vu comme un dogme de base non discutable. Voilà bien le cœur du problème! Et pourtant, les chiffres de la crise financière frappent l’imaginaire : 1 800 milliards de dollars ont été mobilisés pour sauver le système financier alors qu’une somme de 90 milliards est dirigée vers l’aide au développement. De plus, cette aide prend souvent la forme de prêts, et « il existe des preuves indiquant que l’aide continue d’être utilisée comme instrument pour favoriser les politiques stratégiques des donateurs reliées à leurs intérêts en matière de mondialisation1. »

Finalement, la question des acteurs de changement a été abordée. Prenant exemple sur les luttes autochtones qui ont eu lieu au Pérou, M. Cliche a souligné que la réintégration du concept de sujet dans l’Histoire est une révolution dans les sciences humaines. Considérer les pauvres et les exclus comme étant acteurs de changement, et non plus seulement bénéficiaires dans une position de subordination à un système, est un changement majeur. « Personne ne libère autrui, personne ne se libère seul, les hommes et les femmes se libèrent ensemble2. »

1. Brian Tomlinson, « L’agence canadienne de développement international : bilan et perspective » dans L’aide canadienne au développement, 2008, p. 75.

2. Citation de Paolo Freire.

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