L’oeuvre d’art cachée en soi

Entrer dans un processus créatif est plus qu’un simple exercice de détente ou un loisir. Il implique tout l’être, exige du temps pour être et invite la personne qui s’y engage à pénétrer un espace sacré.

Il y a une grande joie à manipuler les pinceaux et les couleurs. J’ai commencé à m’adonner à l’acrylique il y a quelques mois, et depuis, je ne cesse de vouloir en explorer toutes les possibilités. Quand vous peignez, aussi étrange que cela puisse paraître, vous sortez de votre tête, de vos préoccupations quotidiennes pour vous consacrer uniquement à l’application d’une couleur que vous aimez, au dessin d’une ligne qui vous plaît, à la recherche d’une texture qui vous ravit. Vous êtes tout entier dans l’instant présent. Aussi, s’adonner à la création d’une œuvre personnelle, que nous soyons expérimentés ou non, conduit inévitablement à une relation à soi-même, à une présence à ce qui est. Le perfectionniste aura tôt fait de reconnaître ses raideurs, le négligent son manque de patience, la préoccupée sa peur constante de ne pas répondre à la demande. L’art est un miroir parfois menaçant. Mais il conduit aussi à « toucher l’art sacré en soi », comme le spécifie Mme Bélanger, à sillonner ces rives oubliées de soi qui nous amènent vers des zones inconnues, vers des images étonnantes surgies de l’inconscient, vers ce qui nous fait vibrer en profondeur, tous lieux qui nous invitent à remonter la rivière intérieure vers la source apaisante de son être.

En fait, il est difficile de jouer avec la matière sans lâcher prise, sans se mettre dans un état d’écoute, de disponibilité, de contemplation, de silence, voire de prière… pour « laisser venir ce qui vient ». Et si vous ne lâchez pas prise, si vous insistez ou réfléchissez trop, il y a de fortes chances que votre tableau manque de vie, d’émotions et de dynamisme. Et que la matière vous résiste! Souvent même, si on sait le saisir, ce qui semble une erreur d’exécution devient une occasion d’aller plus loin, de suivre un nouveau sentier. On y découvre des formes inédites, des lignes de force insoupçonnées, des élans nouveaux, bref l’ampleur d’un mystère qui nous dépasse… Tous ces mouvements intérieurs se déploient au grand étonnement de l’artiste lui-même parfois! D’où vient ce souffle en lui?

Aussi, dans tout travail créatif, le plus important n’est donc pas le résultat, mais le processus. L’art exige du temps, nombre de recommencements, du renoncement. Prendre le temps de dessiner, de peindre, de sculpter nous oblige donc à quitter le mode de la consommation et de la performance. Rien d’instantané en art, à moins de devenir un expert de la performance (œuvre exécutée devant public), mais encore là, il aura fallu tant de répétitions pour en arriver à cette aisance. Entrer dans le processus créatif est en somme une invitation à l’abandon, à la gratuité, à l’ouverture à plus grand que soi. Et avant l’œuvre sortie de soi, la première des œuvres à créer est d’abord soi-même. « Ce qui m’intéresse, c’est l’œuvre d’art cachée dans chaque personne », affirmera Mme Bélanger, avec justesse.

« Certes, les œuvres d’art sont d’abord de vibrants témoignages de l’expérience vivante de l’artiste. Nous avons besoin d’elles pour demeurer sensibles et ouverts à notre propre créativité, quel que soit le domaine dans lequel nous agissons. Nous avons besoin des œuvres d’art pour garder nos distances face aux objets de consommation et face aux machines innombrables dont nous risquons sans cesse de devenir les esclaves, ne serait-ce qu’en nous moulant sur elles, en nous mécanisant, en acceptant d’être traités comme elles, nous comportant nous-mêmes comme des machines, c’est-à-dire en cessant d’accorder la première place à ce qui constitue le noyau de vie que nous sommes, à savoir l’affect multiple quel qu’il soit, la petite flamme de vie seule susceptible de nous éclairer et de nous guider.

« Les œuvres d’art nous rappellent sans cesse que le fond de l’être comporte quelque chose d’essentiellement gratuit, de profondément inutile. Alors même que nous passons notre vie à poursuivre un but, à la justifier, à la gagner, comme on dit, cette vie, à l’instar d’ailleurs du cosmos tout entier, est gratuite et inutile. La vie d’un être humain, comme celle de toute l’humanité, comme celle de la Nature entière, ne sert à rien, n’est justifiée par rien, ne vise rien. Elle est, purement et simplement. Vivre est le seul sens de la vie. N’est-ce pas ce que nous dit l’œuvre d’art, explicitement inutile, offerte à la contemplation gratuite, même si nous avons par ailleurs besoin d’une telle contemplation? Paradoxalement, c’est l’inutile dont nous avons le plus besoin, c’est le gratuit qui nous est le plus nécessaire1. » En ce sens, l’art ne conduit-il pas au déploiement de la vie?

1. Pierre BERTRAND, Pourquoi créer?, Montréal, Liber, 2009, p. 20.

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