Lieux de partage : la marche et le repas

La marche et le repas, la rencontre et le partage sur nos routes humaines. Naître et espérer ensemble au fil des Saisons d'Emmaüs.

Parmi les signes se donnant à lire dans les Évangiles, il en est deux qui sont constamment mis en scène : la marche et le repas. Emmaüs en est un exemple éminent. La marche, c’est le lieu de la rencontre, celle de l’étranger, de l’inconnu, de l’incertain, rencontre qui deviendra solidarité à mesure que s’en dévoileront les mystères. Le repas, c’est la célébration partagée de cette solidarité, la commensalité, c’est-à-dire la possibilité de vivre, de se nourrir et de grandir avec l’autre.

Cette petite traduction anthropologique de l’épisode, sans prétention, donne une clé pour aborder ce qui, dans l’expérience chrétienne, appelle l’humain au plus profond de sa nature. Entre sa naissance et sa mort, inexorablement, celui-ci est un marcheur, un marcheur angélique, disait le grand mystique rhénan du dix-septième siècle Angelus Silesius1. Naître, déjà, c’est effectuer le premier pas, franchir le passage déterminant qui exige de quitter l’indéfini (« Où étais-je, maman, avant de naître? ») pour faire l’expérience de la pesanteur, aborder la finitude, être assujetti à une histoire, ici et maintenant. On dit ainsi de l’enfant qu’il s’éveille, à mesure de ses tâtonnements. Tous ses rapports à la culture, à l’environnement, aux autres, ne consisteront-ils pas dès lors, pour le reste de ses jours, à se « donner à vivre de la manière la plus éveillée, responsable, possible2 »?

Un pas après l’autre, le marcheur prend le risque du déséquilibre et découvre, en conséquence, un monde nouveau. Ainsi posée, la condition humaine est non seulement de marcher mais, dans cette expérience, de renaître sans cesse à la nouveauté en découvrant le monde. Or cette exigence, renaître, est impossible sans également co-naître, c’est-à-dire naître avec, dans le sens le plus élémentaire du mot connaître. Naître avec l’environnement lui-aussi changeant, naître avec tout ce qui vit et se métamorphose, avec les autres humains, incontournables, tous engagés eux aussi dans des trajets les exposant à l’inconnu. Il s’agit de naître avec l’instance même de l’altérité, l’Autre, ce réel incommensurable qui nous échappe, mais dont nous honorons sans cesse les images.

Entre sa naissance et sa mort, l’humain avance sur des sentiers incertains (heureux celui qui, provisoirement, connaît des chemins déjà tracés!). Deux vertiges, deux hypnoses l’appellent sans cesse à sa perte en des lieux de sommeil d’où l’incertitude serait bannie : l’horizon vide, sans limites, où plus rien ne vaut, et le trop-plein de la consommation des choses, l’enfer d’un encombrement sans horizon où l’air devient irrespirable.

« Si vous mangez de cet arbre, vous serez comme des dieux », susurrait déjà le tentateur à l’humain tout juste arrivé au monde… Aujourd’hui plus que jamais, la connaissance est devenue objet de consommation. Mise en marché, elle est signe et support de puissance, outil de domination des humains sur d’autres humains. Aveugle à sa finalité humaine, co-naître, loin de la commensalité, elle devient outil de destruction du monde.

Or c’est bien ici que le repas partagé prend tout son sens. Le compagnon de table, celui avec qui on rompt le pain et lève la coupe, est aussi et d’abord celui avec qui on partage l’expérience de la route. Naître avec l’autre, dès lors, c’est non seulement l’aborder comme un objet utile mais re-connaître que ses joies et souffrances sont aussi les miennes, que nous partageons la même condition humaine qui est celle du marcheur, risquant l’altérité, assumant le renouvellement du monde.

« Pour le temps qui naît : sage-femme demandée », aimait dire Guy Paiement… Humains, n’est-on pas à la fois témoins et accompagnateurs de la naissance de chacun, appelés à des gestes non déterminés d’avance, mais renvoyant à notre désir de vivre, de continuer de vivre, c’est-à-dire survivre dans l’expérience même des limites et des blessures. Il s’agit alors de prendre soin de l’humain : s’entraider du mieux possible, en partageant les onguents de l’espérance comme les savoirs de l’expérience. Dégageant des pratiques de chacun les découvertes qu’elles rendent possibles, il s’agit de nourrir l’a-venir, qui est comme chacun le sait le salut du marcheur.

Respecter, en bref, les saisons d’Emmaüs, se faire pèlerins scrutant les signes des temps.

1. Le pèlerin chérubinique, Paris, Albin Michel, coll. Spiritualités vivantes, 1994, 144 p.

2. Thomas de Koninck, « Le sens de la culture »,dans Laval théologique et philosophique, volume 52, no 2, juin 1996, p. 594.

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