Libres associations chrétiennes

L’éclosion des réseaux sociaux et des lieux de rencontre virtuels sera-t-elle à l’origine du renouvellement des communautés d’individus? Stimulera-t-elle la liberté d’association et la quête de nouveaux réseaux de sens?

Il y a dix millénaires, l’invention de l’agriculture amène la sédentarisation. Les communautés humaines se mesurent à la capacité de l’aller-retour aux champs cultivés. Le pays d’alors, c’est moins le territoire national que la communauté locale, répartie autour du temple païen ou, plus tard en chrétienté, de l’église paroissiale. Faute de pouvoir se déplacer beaucoup plus loin, on se trouve nécessairement associés au clocher et aux rituels qui se déroulent sous son ombre. Dans cette culture largement orale, le clerc (celui qui a accès au livre) fait autorité. Les rencontres hebdomadaires obligatoires lui réservent exclusivement une parole largement inaccessible au peuple : la messe en latin laisse peu de place à la parole vive du sermon.

L’invention de l’imprimerie au XVe siècle et l’accès à la lecture entraînent une liberté d’interprétation, c’est-à-dire d’association d’idées, qui échappe au contrôle clérical. D’où la création d’Églises réformées qui, il faut l’avouer, si elles se distinguaient des autres, gardaient souvent un fort esprit de contrôle.

Bref, dans le même village, on pouvait avoir plusieurs communautés fortement liées à l’esprit de leur clocher, avec toutes les inimitiés que cela pouvait entraîner.

L’électrification du monde (des transports à Internet) et ses corollaires (voyages, éducation, mondialisation et mélange des cultures) font éclater le tricot serré qui liait l’individu au lieu et au langage de sa tradition. Il pourra désormais être auteur, assumer ses propres associations (interpersonnelles ou interprétatives) et se donner des lieux où il pourra faire sens.

Ainsi, on peut lire la Révolution tranquille comme le passage rapide, voire brutal, d’un monde paysan à la postmodernité et le refus québécois du religieux comme l’impossibilité de concilier la liberté nouvelle avec la rigidité des structures de la religion dominante. Il est toujours difficile de renoncer à l’autoritarisme, et les chrétiennes et chrétiens actuels, même à l’intérieur d’une même confession, se définiront souvent par opposition les uns aux autres. Il y aura l’intégrisme, la pastorale sociale, la spiritualité, etc. comme autant de réalités qui s’opposent plus ou moins.

L’aventure œcuménique qu’est l’Église Unie du Canada est un long effort pour dépasser les querelles de clochers et permettre aux communautés comme aux individus chrétiens de célébrer la richesse et l’actualité de la foi en Jésus Christ. La création de Caféchange s’inscrit d’ailleurs dans ce mouvement.

Osons visiter ce site. Excepté un code d’éthique qui, comme pour tous ces genres de plateforme informatique, assure la civilité des échanges et un cadre général qui permet de distinguer les niveaux d’intervention (blogues, groupes, éditoriaux, forums), la structure n’a pas d’a priori autoritaire. Ni position dogmatique ni demande d’appartenance confessionnelle ou d’identification. Même pas de thématique imposée. Comme dans le meilleur de l’auberge espagnole, chacun et chacune y porte ses préoccupations ou ses trésors, et on se met à la table commune ou par table d’affinités.

Voilà que le mystère de la foi se révèle dans la complexité de son incarnation : des relations pratiques entre deux communautés à la discussion sur un ecclésiastique qui provoque, en passant par les questions de la prière, de Marie, de la Bible ou du besoin de changer le monde. Et cela, affranchi de l’impérialisme du littéraire qui caractérise jusqu’à présent la réflexion sur la foi, s’exprime avec toute la richesse technique que permet le Web. Brisées les limites de l’encyclique ou du traité de théologie pris dans l’abstraction de l’imprimé, de la langue de bois ou du theologically correct. On peut y mettre sa photo ou son symbole. Qui vous parle d’un morceau de musique vous permet de l’écouter aussitôt. Que la modératrice de l’Église Unie (l’homologue du primat anglican) vous parle de la création, elle le fait en se promenant dans la beauté d’un jardin. Mais toute personne de bonne volonté peut y mettre son grain de sel.

Jeunes et moins jeunes acculturés aux médias qui structurent notre monde peuvent réaliser que la foi chrétienne n’est pas figée « hors du temps », mais peut s’incarner dans la culture actuelle. D’aucuns protesteront que parler de communauté virtuelle représente un abus de langage et qu’il y manque la proximité du corps. Pour leur donner complètement raison, il faudrait vérifier si les communautés dominicales où le seul contact reste la poignée de main de l’échange de la paix constituent vraiment une communauté d’incarnés.

De toute façon, il ne s’agit pas de substituer une forme de communauté à une autre. Plutôt de se réjouir de ce que ce genre de lieux permet à des gens d’aujourd’hui un lieu d’échange réel sur les multiples sentiers de la foi.

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