L’évêque SDF

« Je ne suis pas fait pour prêcher la doctrine, je suis fait pour l’Évangile » affirme Jacques Gaillot, que l’on a surnommé l’évêque « sans diocèse fixe » (SDF). Sdf.info l’a rencontré. Premier de deux textes.

Il pliait un avion en papier lorsque je me suis présenté à lui. Il voulait l’offrir au jeune garçon qui courait dans le hall de la Maison Jésus- Ouvrier, à Québec, où il avait donné une conférence la veille dans une salle bondée. Son avion volait difficilement. Pourtant, m’avoua-t-il avec douceur et timidité, il en avait tant fabriqués à l’école élémentaire… Attentif aux petits et un peu rebelle, voilà le personnage. Pas révolutionnaire, juste assez rebelle pour croire en sa liberté.

Il y a 12 ans, Jacques Gaillot payait le prix de cette liberté lorsque Rome lui retira la charge du diocèse d’Évreux, en France, pour l’envoyer au désert. En le faisant évêque de Partenia1, un diocèse enseveli au Ve siècle sous le sable de l’actuelle Algérie, les autorités romaines lui ont donné, paradoxalement, les conditions de la pleine réalisation de sa vocation. « Je remercie la décision romaine de ce que je vis et de ce que je fais. Ça m’a ouvert à d’autres situations humaines. Grâce à Rome, je suis disponible pour être à plein temps sur le terrain. »

Sans doute est-ce cette présence et ses prises de position sociales et ecclésiales qui ont provoqué son transfert. Rome ne s’en est jamais clairement expliquée. « Des gens importants voulaient ma tête parce que, dans le fond, je suis un évêque qui a trahi son rang », explique-t-il avec le recul. Soutenir les objecteurs de conscience, défendre les ouvriers et les sans-papiers, voilà qui dérange la classe dirigeante, à tel point qu’on allait s’en plaindre directement au Vatican.

Sa destitution provoque un mouvement de fond. L’affaire Gaillot prend une ampleur étonnante : manifestations, 40 000 lettres à la nonciature, 20 000 personnes à la messe d’adieu. « C’est vrai que ça a rencontré, à ce moment-là dans la société et dans l’Église, quelque chose de profond chez les gens. Il y a quelque chose de l’humain qui a été touché et ça a mis en route beaucoup de gens. » Depuis, Partenia est devenu le lieu de ceux qui n’en n’ont plus : « Je suis pour les gens qui sont dans le désert, dans l’exclusion » où qu’ils se trouvent dans le monde. L’appartenance est assez forte pour que certains demandent à y être ordonnés prêtres ou diacre, ce à quoi Mgr Gaillot se refuse : « Je n’ai pas le droit », dit-il. Parce que si l’homme défend sereinement et fermement sa liberté, il n’est pas pour autant un dissident. Il se dit en communion avec Rome et avec ses confrères évêques, tout en reconnaissant que les relations avec ceux-ci sont pratiquement inexistantes. « Les évêques sont toujours très fraternels, dit-il, ils sont plus fraternels que solidaires; ils sont plus formés à la gentillesse qu’à la solidarité. »

Jacques Gaillot assure n’avoir jamais remis en cause les dogmes, ses prises de position concernant essentiellement des questions sociales ou organisationnelles. « Il y a beaucoup de questions pour lesquelles les gens disent : si on touche à ça, c’est la foi de l’Église. Ce n’est pas la foi de l’Église, ce sont des pratiques de la tradition vénérables, mais on peut penser autrement. Les gens mettent tout sur le même niveau. » Ainsi, il ne se gêne pas pour identifier « certains dysfonctionnements » minant la crédibilité de l’institution : la discrimination faite aux femmes, l’absence de démocratie, l’exclusion des divorcés, des personnes homosexuelles et des prêtres mariés.

Bien qu’il ait souhaité dans son homélie d’adieu à Évreux que l’Église soit « l’Église des exclus, et non l’Église de l’exclusion », il ne peut qu’en constater aujourd’hui la persistance : certains « s’excluent d’eux-mêmes »; déçus, « ils quittent l’institution et ne font pas de problèmes »; d’autres sont « exclus carrément » et remplacés par une autre équipe; d’autres enfin sont stigmatisés par des situations de vie qui ne sont pas « canoniquement bien acceptées », l’Église leur faisant ainsi comprendre « qu’ils ne sont pas comme les autres ». « L’exclusion est toujours un échec de l’institution, conclura-t-il. Ça prouve que l’on n’est pas capable de dialoguer. »

1. www.partenia.org.

Prochaine parution : L'évêque des pauvres.

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