Les lépreux d’aujourd’hui

Jusqu’où s’approcher des « lépreux d’aujourd’hui »? L’auteur nous propose ici une tournée des actions de Jésus avec les malades et les lépreux.

« Il étendit la main et le toucha… »

Jésus a fait toutes sortes de prodiges et de miracles : marcher sur les eaux, calmer la tempête, provoquer une pêche extraordinaire, nourrir 5 000 personnes avec quelques pains et quelques poissons, ramener à la vie Lazare ou le fils d’une veuve ou une petite fille de douze ans… Ainsi que de nombreuses guérisons : un homme à la main sèche, une femme souffrant de pertes de sang, la belle-mère de Pierre atteinte de graves fièvres, un possédé en pays païen, la fille de la femme syro-phénicienne, un paralytique sur un grabat, une femme toute courbée, des aveugles, des personnes sourdes, d’autres muettes. « Les gens de l’endroit le reconnurent et on lui amena tous les malades. » (Matthieu 14, 35)

À cette époque, on avait peur des maladies et les malades n’étaient pas beaux à voir : membres atrophiés, mains sèches, pieds bots, peaux galeuses, corps difformes ou estropiés, émaciés ou efflanqués, gesticulations incontrôlables, visages grimaçants, yeux révulsés, écume à la bouche.

La pire des maladies était la lèpre. La lèpre commence souvent par une boursouflure, une croûte, des taches sur la peau, rougeurs qui s’étendent en blanchissant les poils des parties malades; parfois s’ajoutent des nodules ulcérant la peau et les muqueuses. Puis, le centre des macules blanchit. Sur les coudes et les genoux apparaissent des exfoliations écailleuses, d’un gris-blanc argenté. Par endroit, la chair est mise à vif. La maladie attaque le cuir chevelu, le pourtour des lèvres, les sourcils, le menton, le sommet du crâne, le front, les ongles, les articulations, les phalanges, les yeux, la langue, le palais, les gencives; tranquillement, les dents vont disparaître tout comme le nez. Les phalanges des doigts et des orteils se détachent peu à peu. Les personnes atteintes souffrent d’une grande lassitude qui les garde amorphes. La lèpre les enlaidit, elle les rend difformes, elle les mutile. Pour mendier, elles levaient des bras dépourvus de mains; leurs bouches privées de palais émettaient des sons qui n’avaient plus rien d’humains.

Même si elle n’est pas transmissible, même si certaines formes de lèpre étaient guérissables (il pouvait s’agir alors de psoriasis), il s’agissait d’un mal insidieux, grave, terrifiant qui atteignait toute la personne et la communauté. La lèpre rend impur, interrompt toute communion avec le sanctuaire et le peuple de Dieu et produit une véritable mort civile (Lévites 13, 45-46) et religieuse. On prenait toutes les mesures possibles pour parer à la redoutable contagion du mal. Les lépreux devaient avoir une sonnette et crier : « Impur! Impur! » Ils étaient bannis premièrement du camp lors de transhumances de celui-ci, puis du sanctuaire et de la société. C’était une malédiction de Dieu. Ils devaient porter un vêtement déchiré, signe de deuil. Ils étaient tenus pour morts (Nombres 12, 12).

C’est de ces avortons, de ces personnes mort-nées, de ces personnes non humaines, de ces cadavres ambulants à l’allure de terrifiants zombis, de ces lémures répugnants, vils, abjects, que Jésus s’est approché. Il ne les a pas fuis, bien au contraire : il leur a parlé, il les a écoutés, il est entré en contact avec eux, il a touché leur corps (et leur âme), il les a traités comme des semblables, comme des humains. Il les a aimés et leur a montré son amour. En leur rendant leur dignité, il les a ramenés à la vie. En les guérissant, il leur a permis de retrouver leur place dans la collectivité.

Un jour qu’il marche à travers la Samarie et la Galilée, dix lépreux viennent à sa rencontre et l’interpellent de loin (Luc 17, 12-19). Auparavant, aux alentours de Capharnaüm, « un homme couvert de lèpre se trouvait là » (Luc 5, 12) Cet homme se jette à ses pieds « face contre terre » et le supplie de le guérir. Alors, à la stupeur générale, au terrible effroi de son entourage paralysé par la peur, « Jésus étendit la main et le toucha ». La description de ce geste se retrouve également tant dans l’évangile de Marc (1, 40-45) que dans celui de Matthieu (8, 1-4), et les trois synoptiques, pour bien marquer le coup, placent l’épisode au début du ministère de Jésus : du début à la fin de sa mission, Jésus aura été rendu impur par ce contact.

Et pire (!) encore : dans l’évangile de Matthieu, il s’agit du tout premier miracle de Jésus immédiatement après le sermon sur la montagne, avant la belle-mère de Pierre, avant les exorcismes. Une fois son « programme » élaboré, sa vision de la nouvelle communauté exposée, voilà comment Jésus le met en pratique.

Mais ce n’est pas tout. En réponse aux questions des disciples de Jean Baptiste sur son rôle véritable, Jésus demande de rapporter à Jean ce qu’ils voient : « Les aveugles retrouvent la vue et les boiteux marchent droit, les lépreux sont purifiés… » (Matthieu 11, 5) Des signes qui ne trompent pas.

Enfin, « guérir les malades, ressusciter les morts, purifier les lépreux… » fait partie des instructions les plus précises, des recommandations les plus impérieuses que Jésus donne à ses disciples quand il les envoie en mission (Matthieu 10, 6).

Qui sont les lépreux d’aujourd’hui chez nous au Québec? Qui sont ceux et celles que l’on méprise et tient à l’écart de la « bonne société », comme s’ils n’existaient pas, considérés comme morts? L’Église n’a-t-elle pas aussi ses lépreux et des rigidités, des jugements qui excluent de la Table commune? Guérir et purifier notre propre regard…

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