L’empreinte

Les 150 premières années de fréquentation entre les nations autochtones et les Français nous ont profondément marqués. Plus que l'on pense. Le film L'Empreinte nous présente un point de vue.

LEMPREINTE_afficheD’où viennent les « Québécois » francophones, ces anciens « Canadiens »? Qu’est-ce qui constitue leur originalité, leur identité? Que s’est-il passé sous le Régime français pendant les 150 premières années de relations avec les peuples autochtones? Les peuples rencontrés sur le territoire n’ont-ils pas influencé grandement, par leurs cultures (le fait de vivre ensemble, les mœurs, le rapport à la nature, leur vision du monde, du partage, de la justice réparatrice, de la spiritualité), les explorateurs et les colonisateurs venus de France? Que reste-t-il de ces métissages et de ces partages culturels? C’est à ces questions, en particulier, que vient répondre le film documentaire L’Empreinte de Carole Poliquin et d’Yvan Dubuc, mettant en vedette Roy Dupuis, un Québécois à la recherche de ses racines.

Dans le contexte du réveil autochtone au Canada depuis quelques décennies – la crise d’Oka, la commission Vérité et Réconciliation, le mouvement « Idle no more », les demandes d’enquête sur les disparitions de 1200 femmes autochtones dans l’Ouest canadien –, la soirée de visionnement du film L’Empreinte organisée par le Centre de formation sociale Marie-Gérin-Lajoie, le 10 novembre dernier au Centre justice et foi, tombait à point. Une quarantaine de personnes y ont participé et ont échangé avec Nicole O’Bomsawin1, Abénaquise2, anthropologue et militante écologiste, une des personnes ressources intervenant dans le documentaire avec la poétesse innue Joséphine Bacon et plusieurs anthropologues et historiens. On y trouve un long chapitre oublié de notre histoire, soit les 150 premières années de fréquentation entre les nations autochtones et les Français. Une période intense d’échanges culturels et commerciaux où les Français ont découvert un mode de vie totalement différent de celui de l’Europe : la grande proximité avec la nature et son respect, l’organisation sociale et politique égalitaire (il n’y avait pas de pauvres), le rôle important des femmes, la liberté des mœurs, la spiritualité intégrant le sens de la vie et de l’au-delà (rituels funéraires et rites de passage).

« Si les Français sont nos cousins, les Amérindiens sont nos frères. » – Roy Dupuis

Cette longue période de métissage et d’échanges culturels a profondément marqué, sur tous les plans, l’identité des nouveaux arrivants, et aussi des Autochtones, jusqu’à aujourd’hui, nous apprend le documentaire. Comme si nous pouvions enfin retracer dans ces racines des traits culturels uniques à l’identité québécoise comme la place des femmes, la justice réparatrice (avec les cercles de guérison des Autochtones), la perspective unique des démarches de conciliation en justice, l’esprit coopératif en entreprise comme dans le communautaire et l’amour de la nature. Un passé refoulé qui revient nous éclairer sur nous-mêmes. Les Premières Nations y trouveraient aussi leur compte; comme le dit l’un des réalisateurs, qui espère, après ce documentaire, des tonnes de films et de livres qui poursuivront la réflexion : « Je suis persuadé que c’est ce qui pourrait aussi ouvrir une porte aux Autochtones, qu’ils puissent reconnaître qu’ils n’ont pas hérité que de problèmes sociaux, mais qu’ils ont aussi donné naissance à une société moderne qui est une part d’eux-mêmes3. »

Mais pourquoi avons-nous refoulé une si belle histoire de rencontre? Le film y répond. Cela remonte à la conquête du pays par les Britanniques en 1759 dans le contexte de la 4e guerre intercoloniale4. Tout le monde avait en mémoire la déportation brutale des Acadiens, près de 10 000 personnes, en 1755. Une opération de nettoyage ethnique. Les Acadiens étaient très métissés avec les Autochtones – Micmacs et Malécites – et, ensemble, ils opposaient une forte résistance aux Britanniques. Mauvaise fréquentations donc pour des « Européens civilisés »… Sans parler des nouveaux arrivants britanniques sur la Côte Est qui voulaient ces terres très fertiles. La leçon à tirer était alors claire pour les Français établis le long du fleuve Saint-Laurent : il faut montrer « pattes blanches » et nier ce métissage, et même en effacer les traces, pour ne pas être déportés à notre tour. Les échanges se sont quand même poursuivis jusqu’à nos jours, concernant les pourvoiries de chasse et de pêche, les chantiers de coupe de bois, etc., mais « l’Indien » est toujours vivant dans le corps, l’esprit et la culture des Québécois francophones et revendique sa reconnaissance.

Dans les échanges qui ont suivi la projection, plusieurs ont exprimé leur étonnement à la découverte de cette racine bien enfouie de notre identité. Quelle belle empreinte! Mais les peuples autochtones sont toujours présents et n’ont de cesse de nous tendre la main5. D’ailleurs, la préoccupation principale de madame O’Bomsawin est la construction de ponts entre les communautés autochtones et blanches. « Ne pourrait-on pas travailler ensemble pour préserver les acquis sociaux des dernières décennies, préserver cet esprit d’égalité, de coopération, de partage, de respect de notre maison commune, qui sont gravement menacés de tous côtés », dit-elle. Elle termine sur un « Venez nous voir! » bien senti, surtout lors des pow-wow.

1. Notice biographique de Nicole O'Bomsawin.

2. Wôbanaki : le peuple du soleil levant.

3. Voir cet article paru dans La Presse.

4. Voir l'article Déportation des Acadiens dans Wikipédia.

5. Quelque 1,4 million d’Autochtones en 2011 au Canada dont 451 795 Métis. Les nouvelles données de l'Enquête nationale auprès des ménages (ENM) révèlent que 1 400 685 personnes avaient une identité autochtone en 2011, représentant 4,3 % de l'ensemble de la population canadienne. Les Autochtones représentaient 3,3 % lors du Recensement de 2001 et 2,8 % au moment du Recensement de 1996. Au Québec, 141 915 personnes ont déclaré une identité autochtone, ce qui représente 1,8 % de l’ensemble de la population du Québec. (Statistique Canada)

Pour en savoir davantage

On peut visiter le Musée des Abénaquis à Odanak, fondé par les anciens et le missionnaire Rémi Dolan en 1965.

Voir l'article du webzine Sentiersdefoi.info no 143 qui porte sur la « Maison tortue » Missinak pour les femmes autochtones victimes de violence.

Voir le film Femmes invisibles et indivisibles de Maude Marcaurelle et de Gabriel Garcia (2010).

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