L’effet « Zundel » sur moi

Devenir quelqu’un, une personne libre, coauteur de son être et se reprendre sans cesse, voilà une perspective de vie libérante et exaltante que propose Maurice Zundel.

Zundel m’a rejoint en beaucoup de choses. Voici trois aspects de sa pensée qui m’ont particulièrement marqué. En premier lieu, il m’a permis d’approfondir la dimension écologique de la personne éveillée en moi, alors que j’étais tout jeune, par Pierre1, mon frère aîné, et que mes études de médecine m’avaient fait explorer, particulièrement dans ses perspectives psychosociales. Chaque individu dépend de tout l’univers : besoin d’air pour respirer, de soleil pour fournir l’énergie nécessaire à la vie, végétaux et animaux pour se nourrir, etc.

Zundel m’a aussi aidé à écrire mon essai sur la personne2, à comprendre comment nous pouvions évoluer d’une conscience d’être quelque chose à celle d’être quelqu’un. Autrement dit, comment l’individu (isolé) devient une personne (un être de relations). Mais, en même temps, cette conscience d’un pouvoir être nous révèle également que nous ne sommes pas; elle montre notre inachèvement, notre manque d’être, donc notre besoin des autres pour nous compléter, nous réaliser.

Mais c’est en ce qui concerne la dimension plus proprement spirituelle et religieuse de ma vie qu’il m’intéresse ici. Zundel m’a fait repenser les lieux de la foi commune qui m’avait été enseignée dans mon enfance. Par exemple, il m’a beaucoup aidé à me déculpabiliser en affirmant que la tentation était d’abord une tentative d’achèvement. J’ai dès lors compris le péché originel annonçant notre mortalité autrement que comme une simple désobéissance ainsi qu’on me l’avait inculqué. Voir le péché originel comme une tentation plus ou moins avortée de poser un acte libre cessait d’être un fardeau pesant sur ma destinée; il était une première tentative pour devenir libres, être origine de nous-mêmes.

La façon de Zundel de traiter de la faute est surprenante et originale dans tous les sens du mot; elle reformule nouvellement la chose dans un langage signifiant pour notre temps. Le refus d’être origine, dit-il, serait une faute. L’éthique qu’on développera en conséquence de la faute cessera d’être une morale d’obligation (d’expiation et de réparation) pour laisser place à une morale de libération : se reprendre lorsque nous nous sommes trompés ou que nous avons été trompés par d’autres et devenir enfin vraiment libres… origine de nous-mêmes.

Lorsqu’une personne découvre son pouvoir d’être, elle prend conscience d’être une liberté, d’avoir une sorte de pouvoir d’autocréation en interaction, bien sûr, avec d’autres. Autrement dit, elle doit se faire autant qu’elle a été faite par d’autres. Elle est ainsi conduite à se choisir, à être origine d’elle-même. Un acte vraiment libre serait donc originel. Cette liberté cependant peut aussi refuser d’être origine en restant cantonnée dans son être créé par d’autres; la personne peut vouloir demeurer quelque chose, un objet qui refuse d’être sujet, qui s’interdit d’être quelqu’un. Nous serions alors en pleine faute originelle, dans une sorte de défaut de fabrication où nous nous complairions (peut-être par traumatisme, pusillanimité ou manque d’ambition). Cet état est existentiellement celui où nous sommes en venant au monde alors que nous dépendons entièrement de nos géniteurs.

Ce défaut de fabrication, Michael Balint l’appelle cliniquement : The Basic Fault3. Au commencement, nous nous laissons faire par les autres au lieu de nous faire nous-mêmes. C’est le manque fondamental qui entache tout être humain et fait poser à Hamlet la fameuse interrogation ontologique d’être ou n’être pas.

« Si l’on prend au sérieux la liberté comme un pouvoir créateur de nous-mêmes, il apparaît que le bien dont elle est capable, quand elle s’engage à fond, est notre promotion à une existence authentiquement personnelle et que le mal dont elle est coupable, au même niveau d’engagement, est toujours une faute originelle, j’entends un refus d’être origine… Nous sommes tous virtuellement capables, à chaque instant, d’une faute originelle, comme nous avons également la possibilité de nous faire origine… Tout l’ordre moral est une question d’être pour une créature intelligente appelée à se faire au lieu de subir son existence4. »

À partir de ces prémisses, les lectrices et lecteurs curieux trouveront dans Zundel une instructive relecture du récit biblique de la faute originelle mettant en scène l’épreuve de la liberté humaine.

1. NDLR : Plus tard, Pierre Dansereau devint doyen de la Faculté des Sciences (UdeM) puis écologiste de réputation internationale.

2. Dansereau, M., À la recherche de l’objet d’amour perdu, Éditions du Méridien, Montréal, 1999.

3. Balint, M., The Basic Fault, Brunner1Mazel, New York, 1979.

4. Zundel, M., Je est un autre, Éditions Anne Sigier, Québec, 1986, p. 117-118.

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