L’écoute, un chemin d’humanité?

Écouter, c’est aussi apprendre à s’écouter. Se recevoir, c’est aussi recevoir l’autre, dans son humanité profonde, dans sa « présence réelle » au monde. Au-delà de l’irrecevable, de l’inconcevable et de l’« impossible à dire ».

Lorsque l’on parle d’écoute, me reviennent ces mots de Bellet : « Écouter toujours du côté où l’on peut vivre » et il me semble qu’ils décrivent déjà un peu l’expérience des écoutants engagés à Écoute-Secours, un organisme d’aide téléphonique aux personnes touchées par les détresses de notre époque. Ce dont il peut être question ici, ce serait plutôt l’approche qui s’est déployée durant près de 20 ans, avec les bénévoles en formation continue, se révélant dans les résonances partagées lors de groupes de parole, chemin de croissance en « présence réelle » favorisant l’émergence pour chacun de son propre visage d’humanité.

Une approche qui croit en premier lieu que, dans cet espace sacré, « ça crée »; où entre l’autre et soi, une audace devient possible : celle de s’accueillir soi-même en présence de l’autre, dans l’ici-maintenant de l’écoute. Cet accent porté sur l’écoutant ouvre des perspectives expérientielles tout à fait surprenantes, et c’est de cela dont je voudrais témoigner ici brièvement, en remerciant à l’avance tous ceux et celles qui, au fil des années d’engagement à Écoute-Secours, se sont permis de grandir ensemble et d’être témoins de déplacements dans leurs chemins respectifs d’écoute; ce qui aura donné, dans les faits, un fruit qui ne ment pas : l’engagement à long terme des écoutants dans l’organisme.

En fait, l’expérience de l’écoute vécue comme lieu de découvertes et d’apprentissages deviendrait aussi « ancrage » dans la présence à l’autre. Une présence qui s’accueille au contact de l’autre et qui renonce à donner des solutions; une présence en écoute et en accueil de sa propre vulnérabilité peut ressentir la fragilité de l’autre et demeurer dans cet espace où le faire, les solutions et l’évitement peuvent finir par céder le pas à « l’être-avec, tel quel ». Bien sûr que la mise en œuvre des habiletés de l’écoute empathique s’avère un incontournable; ce qui fait la différence pourtant n’est pas tant dans la performance de l’écoute que dans la découverte d’une présence possible à l’autre dans l’instant présent : espace de « l’entre-dit » dans « l’inter-dit », où par-delà les bavardages et les babillages d’usage, une réalité sacrée se donne, de l’ordre d’un silence fondateur; réalité qui porte et ancre les deux sujets dans ce lieu où l’on n’est plus seul. Puis montent nœuds et balbutiements de tous ordres dans le non-dit accueilli et porté par l’écoutant devenant de plus en plus dépouillé de ses prétentions à « changer les choses » ou à « changer l’autre » pour tout simplement se recevoir dans ce lieu de son « demeurer avec » et qui n’est pas un « non-lieu » : l’irrecevable de la peine, de la solitude et de la blessure, de « l’impossible à dire » qui résonne en elle, en lui. Peut-on parler de l’expérience jamais accomplie, toujours à reprendre, du silence plein de l’écoute qui accueille l’autre-en-soi, jusqu’en ses lieux irrecevables?

Comment, en effet, écouter, accueillir, se rendre présent « jusque-là », sans devenir pétrifié? Est-ce possible de vraiment cheminer dans cet espace de présence à soi en présence de l’autre, et de découvrir qu’il devient un lieu de Vie où, en réalité, quelque chose se dénoue, se donne et s’élabore, quelque chose d’impossible, d’inédit, de l’ordre de l’émergence : d’une parole neuve, autre, qui, donnée parce qu’elle est d’abord reçue de ce silence plein, ouvre, libère, apaise et délie?

C’est donc pressentir que rien ne va de soi, de part et d’autre; que tout devient possible dès lors que l’écoute de l’autre, en demeurant présent à soi, devient source d’éveil. Conscience éveillée qui, dans « l’être-avec-l’autre », nomme et porte-en-soi, départage, se différencie et laisse monter ce qui a à être partagé, de ce lieu libre de toute peur et qui, chemin faisant, devient lieu habité où l’autre reçu peut se réchauffer, demeurer un peu, puis repartir, puisque écouté, reçu du côté de la vie, de sa vie.

En définitive, voilà un chemin de présence réelle qui n’en serait pas un s’il n’altérait et le sujet et l’appelant : être « altéré », de part et d’autre; étymologiquement « avoir soif, devenir autre ». Chemin qui s’inscrit donc dans le temps, temps de l’errance et des évitements ‒ le plus grand étant le ressenti ‒, temps du « demeurer »; chemin supporté par des frontières : une quinzaine de minutes pour apprendre à demeurer présent à soi en présence de l’autre suffiraient pour avancer, un pas à la fois, vers une disponibilité intérieure qui s’élargirait « à l’usage »? Chemin enfin, qui ouvre un espace où chacun se dépose un instant, au risque de « vivre vrai », de devenir « parlant » sans nécessairement beaucoup parler. Puisque porté, inscrit de toute éternité dans le roc d’un silence qui fonde toute présence appelée dans la rencontre à prendre visage, à donner du sens et à ouvrir des passages.

Car, dans l’écoute, tout passe, tout de ce qui est accueilli, ressenti et nommé : seul demeure le Visage découvrant l’Humanité dont il est pétri. Une humanité réelle, vulnérable et arrachée aux sables de la dilution et de l’absence de « parole ». Or l’écoute fondée sur le silence fondateur ne rend-elle pas les personnes à leur parole de sujet, celle qui fait d’eux des Présences Réelles?

L’écoute serait alors histoire d’engendrement?

À suivre, au fil ténu des jours…

Lectures suggérées

Bellet, M., L’Écoute, DDB, 1989.

Dolto, F., Tout est langage, Seuil,1984.

Henry, M. L’Essence de la manifestation, Épiméthée/PUF, 1990.

Vasse, D., La vie et les vivants, Seuil, 2001.

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