Le sentier le plus fréquenté et le plus solitaire

Contre toute espérance de Bernard Émond est un grand film. Bergmanien. Une série de beaux tableaux, aux lourdes et opulentes couleurs de l’automne, saison métaphore de nos parcours riches de vie et hantés par l’ombre de novembre.

Lorsqu’il monte dans l’auto après son premier AVC, Gilles s’entend dire par sa femme Réjeanne : « Tu vas voir, on va s’en sortir. » Après tout, ils sont encore jeunes. Ils viennent d’emménager dans une belle petite maison à Belœil où il fera bon jardiner. (On dirait une publicité sage de Liberté 55.) Réjeanne est bonne par nature. En tant que téléphoniste, elle ne peut se plier aux vingt secondes réglementaires qu’elle doit respecter pour répondre à quelqu’un quand, au bout du fil, une personne lui semble en difficulté. Femme courageuse et déterminée, elle peut espérer…

« Pourquoi donner le jour à des souffrants, la vie à des êtres amers? »
Job 3, 20

Elle ne se doute pas qu’elle perdra bientôt l’emploi qu’elle occupe depuis vingt ans : son patron (qui a un salaire annuel de treize millions de dollars) licenciera les téléphonistes de sa multinationale. Elle ne prévoit pas l’enfermement de Gilles dans une aphasie qui sera, à la limite, méprisante. Ni sa profonde dépression ni son deuxième AVC. Ni la nécessité de vendre Belœil, de louer un petit logement en ville et de se contenter d’emplois précaires mal payés. Ni sa propre incapacité à réagir politiquement sans violence.

Le film commence après ce dernier incident. Les policiers arrêtent Réjeanne couverte de sang, comme ils découvriront, plus tard, le cadavre de son mari. Sous le choc, elle reprend le sentier de Gilles : le mutisme du désespoir. C’est l’enquête d’un détective qui permet de refaire le parcours de Réjeanne. Un parcours qui se joue tant au niveau privé que social et, peut être même, psychoexistentiel.

Cet itinéraire, qu’ont tracé acteurs et autres artistes, techniciens et producteurs de Contre toute espérance et qui est emprunté, au fil du temps, par des milliers de spectateurs, est paradoxalement le sentier le plus occulté, le plus fréquenté et le plus solitaire au monde.

Un sentier occulté : on ne voit pas que tous ces malheurs qui frappent Gilles et Réjeanne sont des réalités banales qui existent autour de nous. Tant qu’on a la santé et qu’on vit de l’air du temps (comme dans les chansons ou la culture actuelles), on a l’impression que tout cela est bien loin. « Ça n’arrive qu’aux autres. » Certes, tous ne connaîtront pas l’accumulation des malheurs qui s’abattent sur Réjeanne. Tôt ou tard, selon toute probabilité, quelque chose du genre nous tombera dessus. Confrontation au destin.

Un sentier fréquenté : Émond associe son film à la tragédie grecque où « on ne peut rien contre le destin ». Pour lui, c’est une tragédie moderne dont la victime vivante serait offerte en sacrifice aux dieux de l’économie triomphante et des sacrées lois du marché. Si la tragédie grecque parle encore aujourd’hui, c’est parce qu’elle est universelle et qu’elle évoque toute vie humaine.

« Comme pain je n’ai que des plaintes et ce flot de rugissements. J’ai peur de la peur qui me gagne, ce qui m’épouvantait m’arrive. Je n’ai ni répit, ni repos, ni paix. J’accueille le chaos. »
Job 3, 24-26

Un sentier solitaire : il y a foule sur le sentier de Gilles et de Réjeanne, mais la plupart s’y sentent terriblement seuls. Gilles est incapable de communiquer avec son ami ou sa femme. Et Réjeanne, se réfugiant dans une église, reste silencieuse devant un Dieu silencieux.

Le lien est possible entre Réjeanne et le Job du roman biblique, homme prospère qui lui aussi a tout perdu. Cependant si Job refuse que sa déchéance découle de sa culpabilité, il en va autrement pour Réjeanne. Lorsque le détective lui annonce qu’elle est libre de toute accusation au civil comme au criminel, celle-ci ne réagit pas. Il lui suggère alors de rompre son silence « parce qu’elle n’est pas coupable ». Comme si au-delà des accusations sociales auxquelles elle vient d’échapper, Réjeanne devait renoncer à une culpabilité dont elle s’accable elle-même. Comme si tout était de sa faute. C’est alors qu’en gros plan, elle murmure : « Mon Dieu, aidez-moi. »

« Abraham dans le défaut de l’espérance trouvant l’espérance… »
Romains 4, 18

La réaction de Réjeanne est compréhensible. Dans notre société, l’État providence, la consommation et l’impression de libération qui saturent notre culture occultent des réalités existentielles. On est condamnés au bonheur. L’apparition de l’injustice, de la maladie ou de la mort entraîne une sourde culpabilité, celle de ne pas avoir été digne de l’hédonisme ambiant. Devant l’injonction du détective, Réjeanne ose s’ouvrir en priant : « Mon Dieu, aidez moi! » Kyrie eleison.

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