Le royaume de Dieu s’oppose à celui de César

Le Centre justice et foi incarne bien, encore aujourd’hui, les grands axes du virage que le concile Vatican II voulait voir prendre par toute l’Église. Cet engagement fidèle en fait-il un lieu de résistance?

Fondé par les Jésuites il y a trente ans, le Centre justice et foi témoigne du changement important que l’Église a expérimenté dans la perception de sa mission dans le monde. Ce tournant théologique, mis en œuvre par le concile Vatican II (1962-1965), est intimement lié à une intelligence plus profonde de la révélation divine. Pour leur part, les évêques de l’Allemagne et de certains autres pays européens, gênés par leur rôle dans le régime fasciste, voulaient relire l’Évangile, entendre de nouveau la parole de Dieu et découvrir le rôle que l’Église devrait jouer dans la société moderne. Pour les Pères du Concile, Jésus, ayant embrassé l’humanité tout entière, veut que son Église serve au bien commun de cette humanité.

Ce tournant théologique peut se décliner en trois thèmes.

1. La redécouverte de l’appel à la justice sociale présent dans l’Évangile. Dans le passé, nous distinguions l’ordre temporel et l’ordre spirituel, situant la foi chrétienne dans ce dernier. Dans l’ordre temporel, c’était la raison et la loi naturelle découverte par elle, qui guidait. L’Évangile appelait à la sainteté personnelle. La prière, la méditation et la liturgie, pratiquées fidèlement dans les congrégations religieuses, concernaient l’ordre spirituel et ne prenaient pas en compte les problèmes de société comme le colonialisme, la guerre, l’exploitation des ouvriers, la discrimination raciale, le chômage, etc. Comme bien des croyants, surtout les militantes et militants de l’Action catholique, le Concile reconnaît le lien profond entre l’obéissance à l’Évangile et l’engagement social pour la justice. La parole de Dieu touche les deux ordres, spirituel et temporel : elle est orientée vers la transformation personnelle et sociale. Cette nouvelle intelligence de la foi a été confirmée et radicalisée en 1968 par l’Assemblée des évêques latino-américains à Medellín, inspirée par la théologie de la libération. Selon ces évêques, l’engagement social pour la justice implique l’option préférentielle pour les pauvres, la solidarité avec les victimes de la société. Cette perspective radicale a, par la suite, reçu l’appui des évêques canadiens dans leurs lettres pastorales des années 1970. Elle guide toujours l’engagement du Centre justice et foi.

2. Vatican II a redéfini la relation de l’Église au monde. Dans le passé, l’Église se percevait comme la communauté de la grâce dans le monde pécheur, comme l’oasis divine de la vérité dans un désert marqué par l’erreur et l’ignorance. Mais parce que le Rédempteur a embrassé l’humanité tout entière, le Concile enseigne que Jésus envoie son Esprit dans le monde, incitant les gens à pratiquer l’amour, l’humilité et la justice. Cette doctrine audacieuse a reçu confirmation dans l’encyclique Redemptoris missio de Jean Paul II (1990). Parce que Dieu est à l’œuvre dans l’histoire et se manifeste dans la sagesse et les bonnes œuvres des gens de ce monde, l’Église doit écouter ce que ces derniers disent et discerner la présence de Dieu à l’œuvre en eux. Suivant cette théologie, l’Église est en dialogue avec le monde, un dialogue critique capable de distinguer les vérités qui font vivre et les idées trompeuses qui font mal aux faibles et aux innocents. Ce dialogue, le Centre justice et foi le pratique dans le quotidien de son engagement.

3. Cette nouvelle perspective évangélique nous amène à une spiritualité inédite. Premièrement, nous sommes profondément troublés par la souffrance des autres. Même dans les activités et les prières de tous les jours, nous sommes incapables d’oublier les peuples blessés, opprimés, méprisés ou marginalisés. Cette sensibilité à l’injustice est un don de Dieu, une grâce. C’est l’ombre de la croix sur notre âme. Ce sont là des expériences spirituelles inédites dans l’Église. Dans le passé, nous étions indifférents à la souffrance imposée aux colonisés, aux esclaves, aux hérétiques, aux juifs et aux homosexuels. Nous nous cachions derrière « la vérité » pour ne pas voir l’humiliation et la misère des autres. Aujourd’hui, grâce à l’Esprit Saint, nous sommes forte ment troublés par les inégalités massives dans les domaines du respect, du pouvoir et de la richesse. Deuxièmement, cette blessure spirituelle fait croître en nous un nouveau sens des responsabilités. Elle nous fait oser dénoncer les injustices, analyser leurs causes historiques et appuyer les forces de transformation. Dans le climat conservateur actuel qui paralyse la société et l’Église, l’Évangile nous conduit à une spiritualité de résistance. Comme Jésus qui a critiqué la religion officielle et opposé le royaume de Dieu au royaume de César, nous cherchons une voie prophétique donnant l’espoir dans l’avenir. C’est ce qui caractérise la résistance que promeut le Centre justice et foi.

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