Le paradigme Zundel : Dieu pauvre

Des croyants et des croyantes expérimentent la foi chrétienne de façon radicalement renouvelée et dans une perspective oùla question de Dieu, c’est l’Humain à venir.

Un paradoxe. L’évocation de Maurice Zundel (1897-1975) à la Saint-Valentin surprendra. Pourtant, qui d’autre que ce prêtre mystique suisse a l’audace d’élever l’amour au rang de sacrement et de proposer aux amants de reprendre, devant le corps de leur partenaire, la formule eucharistique : « Ceci est mon corps »? Et ce, loin du sentimentalisme américain, et dans une articulation théologique révolutionnaire qui redonne sens à l’héritage chrétien pour aujourd’hui.

La présence zundelienne au pays d’ici. C’est grâce à la publication d’une large partie des textes de Zundel par l’éditrice Anne Sigier de Québec que le monde a accès à cette parole. De plus, depuis 1995, le Québec compte une trentaine de groupes d’Amis de Maurice Zundel (AMZ). Ces chercheurs de Dieu partagent régulièrement lecture à haute voix et commentaires de ses textes. Depuis peu, Sherbrooke compte un sentier Zundel en pleine nature : douze stations où on médite les grands thèmes zundeliens. Enfin, il y a ceux qui pratiquent Zundel anonymement. Un indice : la librairie de l’abbaye Saint-Benoît-du-Lac offre une sélection importante de ses livres; ce qui dit qu’il y a des moines qui s’en nourrissent et qu’on y trouve un public acheteur.

Esquisse, à grands traits, de la figure d’un prêtre original…

Quelques instantanés. Séminariste, il publie un article où il récuse l’utilisation de la foi pour contrer le vote des femmes. – En 1933, il envoie à des chefs d’États un de ses articles sur le problème du chômage. Certains pensent que cela a pu influer sur le lancement du New Deal par le président Roosevelt. – Il refuse de diriger les consciences, et qui le fréquente est voué à découvrir sa propre liberté. – Parfois, il s’agenouille pour entendre une confession. – Disciple de François d’Assise, il ne peut refuser de donner aux pauvres. – Il admire Gandhi. – La deuxième partie de sa vie en fera un étudiant permanent, qui s’intéressera aussi bien aux sciences physiques qu’à la philosophie, aux langues qu’aux religions du monde.

Il va sans dire qu’un tel prêtre jure dans un corps presbytéral. On ne le comprend pas. Alors on peut se sentir méprisés de lui, ou être portés à le mépriser. Après six ans de travail en paroisse, Zundel se voit retirer sa charge et il est condamné à l’exil du diocèse de Genève. L’évêque espère que cette situation le fera rentrer dans les rangs. Zundel ne peut se conformer, car il s’est converti, il s’est tourné vers une autre forme de vie chrétienne.

… et de la révolution copernicienne opérée au fil de son itinérance

Moments pivots de cette révolution. Déjà, adolescent, il réalise que le catholicisme courant (par exemple celui qu’il voit dans les scrupules de sa mère ou dans les positions ultra-libérales de son père) n’est que formules qui ne concernent pas la vie, au contraire de la foi protestante de sa grandmère. Des années plus tard, il réalise que le discours dominant sur un Dieu tout-puissant, autoritaire, tout en haut et indifférent à notre condition humaine ne tient pas la route. Il déploie alors une nouvelle expérience de l’humain comme de Dieu (ce qui revient à la même question).

L’homme est à venir. Dieu, comme l’a vu Augustin, est à l’intérieur de chacun, chacune. Un Dieu pauvre. Pauvre de cette générosité du parent qui renonce à posséder ses enfants, mais attend, souvent dans la douleur, que chacun d’eux assume sa propre vie, celle des autres et du cosmos. Marcher avec Zundel, c’est choisir d’exister au cœur même de la Trinité, secret du mystère humain. On ne fait pas la charité, on devient charité. Il s’agit moins de croire au Christ que d’être Christ soi-même. De manifester l’amour pauvre du Dieu Père/Mère, en donnant comme François, en acceptant d’attendre sur la croix que les humains portent la vie. Suivre Zundel provoque. Cela invite souvent à inverser la vie de foi pour y découvrir non plus quelque chose qui s’ajoute à la vie, comme le septième jour aux jours ouvrables, mais le cœur même du quotidien comme de l’Histoire. J’y trouvai, lors de quelques fréquentations, la joie d’y respirer les richesses de la modernité et de la tradition. Un reflet du divin.

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